Le clergé espagnol à Bordeaux de 1813 à 1850
Norbert Rouzil


Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés

Nous avons étudié pour ce chapitre les dossiers de la série 2V des Archives Départementales de la Gironde, archives ecclésiastiques.
Nous avons jugé utile de faire au clergé une place à part puisque tout au long de cette première moitié de siècle, Bordeaux et sa proche région ont été une terre d'accueil pour les prêtres espagnols. La plupart d'entre eux, bien sûr, étaient en exil involontaire. Ce furent tout d'abord les collaborateurs du roi français en Espagne, dont nous commençons à trouver des traces dès 1813, année de l'exode postnapoléonien. Puis les victimes des troubles carlistes qui eurent lieu au nord de l'Espagne à partir de 1833. De 1834 à 1836, "Le comte de Toreno mit en place quelques mesures anticléricales, notamment celle de faire fermer les monastères qui comptaient moins de 12 religieux. Reprenant le décret du comte d'Aranda, il expulsa les jésuites et confisca leurs biens".
Mais, lors de cette guerre civile, les religieux espagnols qui viendront à Bordeaux ne sont pas tous victimes de l'exil des batailles: certains viennent intriguer pour le parti de leur maître. Joaquin Abarca, par exemple, a été expulsé d'Espagne par le général Maroto, mais l'abbé Sabathier, venant à Bordeaux de son plein gré, intrigue ardemment semble-t-il dans toutes les villes où il se rend. Il apparaît donc qu'il faille faire une distinction entre les prêtres de base obligés de s'exiler en France et de travailler à Bordeaux ou dans la région, et qui sont la majorité, et les quelques religieux qui se livrent à la haute politique et qui ne viennent à Bordeaux que pour profiter des facilités qu'offre le port pour l'expédition de matériel, ou des largesses et des complicités de certains notables légitimistes de Bordeaux. Nous retrouverons cette deuxième catégorie dans nos chapitres qui concernent les intrigues carlistes et les complicités bordelaises. Ce chapitre ci sera donc essentiellement consacré aux prêtres espagnols en poste à Bordeaux et dans la région dans la première moitié du XIXème siècle. Nous avons suivi la chronologie des lettres ou documents rencontrés.
Le premier religieux sur lequel nous ayons quelques renseignements pour l'époque qui nous intéresse est Antonio Moreno y Romero, bénédictin de Calahorra, arrivé en France à la fin de l'année 1813; la lettre adressée à Monseigneur Charles François D'Aviau Dubois de Sanzay, archevêque de Bordeaux, date de 1816: il y est signalé que cet ecclésiastiaue se trouve depuis 22 mois dans la paroisse de Salignac, "in diocesi di Bordo". Il s'agit, comme pour la plupart des lettres qui se trouvent dans les dossiers d'Archives Ecclésiastiques, à la rubrique "Lettres en latin", d'une demande de sécularisation. Ainsi celle de novembre 1816:
"Si e accinto ad un lungo e penoso viaggio ha affrontato qualunque pericolo ad oggeto di portarsi in Roma e gettarsi ai piedi di Vra. Bmê. l'umile suo figlio et oratore fr. Ferdinando Semprum, sacerdote minori observante della provincia di Cantabria in Spagna onde ottener l'indulto di sua perpetua secolarisasione[...]".
L'autorisation sera accordée à ce religieux profès de l'observance des frères mineurs de Saint François le 16 novembre 1816.

Le 10 août 1818, Gaspar Perez Corral se voit lui aussi accorder la sécularisation par l'archevêque. Ce Gaspar Perez était frère ermite de Saint-Augustin au couvent de Valladolid.

En novembre 1818, Fulgencio Gresa de 47 ans, ex-carmélite déchaux et profès de l'ordre de Malie de la Merci Rédemptrice, fomule la même requête. Il est parti de son pays voilà 7 ans.

Bien entendu, toutes les lettres dont il est question ici sont datées de Bordeaux.
Le 15 janvier 1819, la demande vient de José Abio, "Presbyter hispanus fratrum ordinis carmelitarum excalceatorum [carmélite déchaux] diocese calagurritana in conventus S. Joannis Baptista". Ce couvent se trouve à Vulgo de la Rea, Calahorra.

En avril 1819 nous trouvons Marcelino Diez, profès de l'ordre déchaux de Saint-Augustin en Castille, sans autre précision.

Puis il faut attendre 18 mois pour trouver une lettre "datum Burdigala" du 7 octobre 1820; il s'agit de celle de Francisco Isidro: "presbyter hispanus ex civitate salmantinensis oriundus ordinis minoris observantia S. P. francisci compostellana provincia frater predicador jubbilatus".
Obligé de quitter l'Espagne à l'époque de l'usurpation française, il abandonne El Larroso, village galicien dont il était vicaire et arrive en France avec son père octogénaire et une soeur de 40 ans.
Il est prêtre a Fontet près de Langon. A la suite de cette lettre de Francisco Isidro, une autre lettre écrite sur la même feuille et intercédant en sa faveur est signée Emmanuel Ripolles, "Parochus Talensis", datée de Talence le 12 octobre 1820.

Ripollés, au nom si typiquement catalan, était donc en poste à Talence.

Deux ans plus tard, en juillet 1822, José Bouet, supérieur du monastère Saint-Joseph de la Trappe, ordre des cisterciens de la stricte observance de l'île de Majorque, adresse lui aussi une requête à l'archevêque tout comme Emmanuel Perez, le 18 juin 1824, qui a 40 ans et vient du diocèse de Palencia en Castille où il était dominicain.

Sur les registres d'état civil, Fermín Juanez y Alcalde, prêtre né à San Adrián (Navarre), apparaît pour la première fois en 1822, il est témoin de mariage et habite la rue Tourat. Il décède deux ans plus tard, en 1824, à l'âge de 54 ans. Il habite alors 81 rue Frère. En 1823, le maire écrit au préfet dans la même lettre où il est question de Leandro Moratín: "[...] Quant au curé qui loge à l'hôtel d'Espagne, il se peut que ce fût le sieur Elorriaga: c'est un joséphin [fidèle du roi Joseph Ier] modéré, ami de la bonne chère et jouissant d'une fortune suffisante pour satisfaire ce goût. Par caractère il est ennemi des révolutions [...]".

Puis il faut attendre un an et demi pour trouver un autre dominicain le 7 juillet 1824, il s'agit d'Antonio Feliù "presbyter hispanus" du diocèse de Valence. Stephanus Saez, 50 ans, lui aussi dominicain, mais au couvent Saint-Thelme de Saint Sébastien, diocèse de Pampelune, adresse une requête à Mgr. d'Aviau en avril 1826 depuis Saint-Hilaire de Puynormand où il est vicaire. Lui aussi a dû quitter son pays à cause de la guerre. En effet, s'il est vrai que beaucoup de prêtres sont restés à Bordeaux après leur exil, quelques uns furent placés dans des villages de la Gironde. Ainsi le 30 novembre 1830, le curé de Mios, nommé Quintana, qui est paralysé, va être remplacé par le curé de Saint-Jean d'Illac, Mendoze [Mendoza]. A la même époque, le curé de Biganos s'appelle García.
D'autre part, l'état général des communautés religieuses de femmes établi à Bordeaux le ler novembre 1831 nous apprend que les religieuses de Notre-Dame de Lorette [la maison de Madrid], religieuses enseignantes, sont au nombre de 10 professes, 7 converses et 4 novices. Les enfants élevés gratuitement, c'est à dire les pauvres, sont 28, ceux qui payent étant 27. En 1833 éclate en Espagne la première Guerre Carliste qui va durer 7 ans. Durant ces 7 longues années, de nombreux religieux vont encore être obligés de s'exiler pour fuir la politique ardemment anticléricale des ministères Toreno et Mendizábal et vont passer par Bordeaux et la Gironde, conservant toujours le secret espoir de repasser la frontière dès que la situation serait plus favorable. Ecoutons ce que dit à ce sujet le préfet de la Gironde dans une lettre adressée à Mgr. l'archevêque datée du 23 août 1834:
"Le 24 juillet dernier vous me fites l'honneur de m'écrire pour appuyer la demande formée par M. Pío Aramburu, prêtre espagnol réfugié, résidant alors à Libourne qui sollicitait l'autorisation de venir à Bordeaux où il devait avec l'agrément du curé de Saint-Paul, célébrer une messe en son église. Sur cette recommandation, Monseigneur, je n'hésitai pas à accueillir la demande de cet étranger mais il paraît qu'abusant de cette faveur, il en a profité pour échapper à la surveillance dont il était l'objet car il est parti de Libourne, cependant il n'a point reparu à Bordeaux. J'ai l'honneur de vous prier de bien vouloir me faire connaître s'il y a lieu les renseignements que vous auriez sur le lieu où cet étranger a pu se rendre".
La réponse de l'archevêque datée du 30 août est on ne peut plus claire:"[...] Les registres de mon secrétariat ne font aucune mention que cet étranger ait obtenu la permission de dire la messe dans ce diocèse [...], il m'est par conséquent impossible de fournir aucun renseignement propre à indiquer ce que serait devenu cet ecclésiastique".

Il est très probablement reparti en Espagne.

En mai 1834, "Il convient d'éloigner de la frontière le père Negrete et Arismendi qui sont des agitateurs politiques".
Ils se trouvent tous deux à Bordeaux, mais nous avons déjà rencontré le père Negrete, qui n'est autre qu'un chef carliste déguisé, dans le chapitre consacré aux carlistes, ainsi que l'abbé Sabathier:
"Monsieur le préfet, je suis informé que l'abbé Sabathier, le même qui a, comme aumônier, accompagné la duchesse de Berry pendant sa traversée de Blaye en Sicile, prend aujourd'hui la part la plus active aux intrigues et aux manoeuvres des légitimistes en France en faveur de Don Carlos. Il s'est transporté successivement de Paris à Lyon et à Bordeaux".

Voici un autre prêtre mêlé aux intrigues carlistes: "Le sieur Miñano, prêtre espagnol que je vous avais invité à faire interner, doit être en ce moment à "Château-Margot" auprès de M. Aguado, son ami. J'apprends qu'il est autorisé depuis 18 mois par Ordonnance Royale à fixer son domicile en France. Il n'y a donc pas lieu de l'inquiéter en aucune manière [...]". Gasparin.

Le 18 avril 1835, deux prêtres espagnols, José Lacunza et Tomas Zuriburu, sont autorisés à résider à Bordeaux près de MM. les curés de Sainte-Eulalie et de Saint-Martial avec un traitement de 400 francs et un subside aux étrangers de 24 francs.

En été 1835, un autre abbé carliste est signalé: "L'ambassadeur d'Espagne m'annonce qu'un des plus dangereux partisans de Don Carlos doit se trouver à Paris s'il n'est pas déjà parti pour Bordeaux. Il s'agit de Vicente Batanero, ancien chanoine de Cuenca et un des chefs de guerrilla les plus actifs ", dont nous avons également parlé dans notre chapitre consacré aux carlistes.

En 1836, le 14 septembre, Bernard, archevêque de Saragosse demande au grand vicaire de Bordeaux l'autorisation pour un curé espagnol ayant été grand vicaire de l'église de Ségovie de dire la messe. Ayant fait parti du Palais Royal, ce curé a été renvoyé par la reine Christine car il était estimé du Roi Ferdinand. Aucun nom n'est précisé sur le manuscrit.

Puis le 8 mai 1837, Antonio Viguria, prêtre originaire de Pampelune et actuellement à Bordeaux demande à être admis aux subsides. En réalité il ne sera admis à raison de 98 centimes par jour que le 9 janvier 1838.

Cette même année, le 11 juin 1838, Joaquin Llorens a été admis lui aussi aux subsides. Il habite à Bordeaux depuis deux ans au n° 59 du Cours d'Aquitaine. Dans sa lettre de remerciement au Préfet, l'archevêque sollicite également une aide pour une autre victime des discordes qui affligent l'Espagne: il s'agit de Luis Pellicer, ancien abbé d'un couvent de la trappe près de Saragosse.

Le 11 juillet, M. Muñoz de la Espada, prêtre espagnol, aumônier de l'église de Saint-Seurin de Bordeaux sollicite des lettres de naturalisation.
Le 11 août, Gérard Mora, de Saint-Louis et Froilan Mardan y Revera de Saint-Martial, réfugiés à Bordeaux, sont admis aux subsides de 49 centimes par jour.

Dominique Martinez sera admis le 21 août, et le 31 octobre de la même année, c'est le sieur Duat, prêtre espagnol réfugié qui aura aussi droit à 49 centimes par jour. Le 2 novembre, Ruperto de Amezaga se voit, lui, attribuer 98 centimes.

Mariano Bourrec, de 51 ans, né à Saragosse, religieux de l'ordre des Carmes, résidant à Bordeaux, 18 rue Tronqueyre, depuis le mois de septembre 1837, est attaché à la paroisse Saint-Seurin.

Dans une note anonyme datée du 24 novembre 1838 il est question sans autre précision d'un certain M. Odeniz, prêtre espagnol qui vient de Saragosse.
Le 8 décembre, dans une autre note anonyme, il est question de Antonio Fuente qui se trouve depuis trois ans au grand séminaire de Bordeaux: "Il ne peut être considéré comme réfugié politique", dit cette note.
Toujours en hiver 1838, un autre carliste disparait de Bordeaux:
"Pierre Regalado, Espagnol, prêtre instruit, fort doux, fort pacifique, étranger à la politique, nommé à la cure de Saint-Aubin [...], ce prêtre n'a point paru à Ax, où il devait aller prendre les eaux, ni dans aucune autre commune de l'Ariège [...], il est évident qu'il a trompé votre religion et qu'il est parvenu au moyen des notes avantageuses que vous avez fournies sur son compte à se soustraire à la surveillance des autorités de la frontière. Il a passé en Espagne pour se joindre aux partisans du prétendant".

Le 22 décembre, Guillaume Guinea demande à être admis aux subsides, mais: "il a apporté d'Espagne une somme d'argent et fait pour sa table et sa maison des dépenses qui doivent faire présumer que ses ressources sont loin d'être épuisées". Il ne sera donc pas admis.

Le 2 janvier 1839, Jaime Cercos se voit accorder 88 centimes par jour. Nous retrouverons une allusion à ce Cercos dans notre chapitre sur les intrigues carlistes: dans une lettre du préfet au maire de Bordeaux du 20 févlier 1 844, il est qualifié de carliste fort dangereux.

Le 6 janvier, une note anonyme parle de Marcial Doz, prêtre attaché à la paroisse de Sainte-Croix; il habite au 26 de la rue Fort-Louis, il est parti de Saragosse le mois dernier fuyant les emprisonnements et les fusillades.

Le 16 février, Antonio Viguria, déjà rencontré, obtient sa licence, le 18 une note anonyme parle de Eugenio Guerrero et le 3 mai, Benedicto Lopez, prêtre espagnol, obtient sa licence "Licentia celebrandi missam". Il habite rue du Noviciat.

Toujours en 1839, le 23 septembre, deux prêtres expulsés des provinces soumises à Don Carlos, écrivent leur désarroi à l'archevêque: il s'agit de deux réfugiés qui sont arrivés à Bayonne dans l'intention de passer aux Indes et que M. le préfet veut envoyer à Alençon, mais: "Sine argento, Quomodo possum obedire?".

Le 22 août, Tomás Moral, prêtre de Burgos, obtient de l'archevêque Mgr. Donnet sa "Licentiam celebrandi SS. missae sacrificium in Ecclesias". Le 26 septembre, Martin José de Pagola, qui se trouve à Bordeaux depuis quelques jours, reçoit l'ordre de se rendre dans une ville éloignée, [éloignée de la frontière]. Il habite au 107 du Cours d'Aquitaine, chez M. Rambaud. Le 29, on signale l'arrivée à La Réole de 4 bataillons espagnols et avec eux 3 prêtres, probablement aumôniers, ce sont Pedro Perez, Miguel Serapio Francés et José Gallego.

Au mois d'octobre, Benedictus Fernandez à Navarrete envoie à l'Archiprêtre Bernabé Francés Caballero le résultat des recherches sur Leandro Garcia, bénéficier de la paroisse de Boiztegui, diocèse de Calahorra, Mariano Picasso du monastère de Tolède, Pedro Nolasco Iniesta, chapelain de Corella, diocèse de Navarre et José Vergara, prêtre à Ameza, diocèse de Pampelune.

Le 11 novembre, Segundo Maculet, sans aucune autre précision, demande des subsides. Le 26, Victoriano Pradera est autorisé à se rendre à La Réole, mais: "Il ne devra pas en profiter pour détourner les réfugiés du dépôt de La Réole de l'amnistie qui leur est offerte et dont un grand nombre d'entre eux ont déjà profité pour rentrer dans leur patrie".
F. Randier, ancien organiste de la primatiale de Bordeaux a fait pour cette époque là une étude sur les orgues et les organistes de Saint-André, voici ce qu'il nous dit:
"Vers 1838, plusieurs prêtres d'un talent remarquable pour la musique et forcés à l'exil par la guerre civile [guerre carliste] en Espagne, vinrent se fixer à Bordeaux. On les fit entrer en 1839 dans une nouvelle organisation de la maîtrise qui devint en même temps une école préparatoire pour le petit séminaire, le nombre des enfants de choeur, de dix d'abord, fut porté à vingt-quatre. L'abbé Mariano Baro, jeune prêtre espagnol doué d'une belle voix de basse taille, fut engagé au traitement de 1000 francs. L'abbé Andrevi, compositeur, qui dans sa patrie avait obtenu au concours la place de maîltre de chapelle du Roi aux appointements de 15000 francs fut encore heureux dans son exil de recevoir le logement et un traitement de 700 francs pour accompagner le chant avec l'harmonium, nouvel instrument à anches libres, orgue de dimensions très réduites, [...].
L'abbé Boura avait une belle voix de haute contre et jouait de la contre basse à cordes: on lui alloua 650 francs. Avec le serpent, la contre basse et l'harmonium on vit figurer au choeur en 1839 un autre instrument, ce fut l'ophicléide ".

On a surtout pu voir à Saint-André cette année là un choeur à forte dominante espagnole.

Le 20 février 1840 Emeterio Heredia, jeune prêtre ne sachant le français se trouve depuis trois mois à Bordeaux, il est dans le dénuement le plus complet. Le 3 mars, ce même Fra Emeterio se trouve dans une position malheureuse et demande des secours au préfet par l'intemédiaire de l'archevêque.
Mais à la préfecture on ne plaisante pas avec les secours:
"Pour qu'une demande de cette nature, Monseigneur, puisse être accueillie, il ne suffit pas que le réclamant soit sans ressources, il faut encore qu'il justifie de faits politiques qui l'ont compromis en Espagne ainsi que l'impossibilité où il serait de rentrer dans sa patrie".

Le 20 mars, l'abbé Louis Marie Dalp, réfugié espagnol, doit être immédiatement éloigné de Bordeaux par ordre du ministre de l'intérieur. Il a huit jours pour quitter la ville car on le soupçonne d'être un intermédiaire de Don Carlos. Le démenti arrive le 25 mars de la main de Bernard, archevêque de Saragosse dont Dalp a été le secrétaire des affaires politiques.

Le 9 mai 40, une note "Confidentiel préfecture" nous met en garde:
"L'abbé Pallas Magino, âgé de 25 ans, n'est pas étranger aux intrigues politiques et c'est comme agent du parti carliste qu'il a cherché à venir à Bordeaux".

Une autre note du premier juin signale que "Dominique Arriza, religieux carme espagnol retiré à Bordeaux depuis quinze mois est un ecclésiastique estimable".

Le 4, on signale que "Dominique de Saint-Joseph a toujours mené à Bordeaux la vie la plus retirée et la plus austère préférant la plus sévère pauvreté au bien être qu'il aurait pu se procurer en quittant sa solitude pour aller visiter ses riches compatriotes". Le Père Dominique est depuis huit mois aumônier au monastère des carmélites de Bordeaux. Le 9 juin, une lettre en latin nous donne des détails au sujet de Emeterium Heredia, déjà rencontré: "presbyterum hispanum religiosum ordinis S. Francisci conventus S. Bernardini de Sosa".

Le 25 août, une note fait allusion à Aguirre, prêtre espagnol qui habite au 9 de la rue de Tustal et une autre sans date précise parle de Joanem Santa Maria qui viendrait de Séville.

Le 29 du même mois, Juan José Odeniz, déjà rencontré lui aussi, auditeur et prélat du Pape, va se voir obligé de demander réparation à la justice civile car il a été accusé à tort, prétend-il, de n'avoir pas l'autorisation de célébrer la Sainte Messe. La réponse officielle, quoique anonyme et sans aucune autre précision ne se fait pas attendre:
"Place Puy Paulin n° 18. Si vous avez obtenu de Mgr. l'archevêque la permission de célébrer les sacrifices, nous sommes dans la pénible obligation de vous la retirer en conséquence des plaintes graves et fondées que nous avons reçues sur votre compte. C'est vous dire, Monsieur, qu'il sera de votre intérêt de quitter Bordeaux".

Le 21 octobre de cette même année 1840, une note fait allusion à Justo Pascual et le 27 décembre, une lettre datée de Bazas nous apprend que: "Martinum Franciscum Otaegui, presbyterum conventus Tolosani in Hispania, [...]", exilé à cause des persécutions endurées, voyant que presque tous les Espagnols quittent Bazas, décide de retourner dans sa patrie.

On peut donc constater à la lecture de ces lettres que les renseignements recueillis dans ce dossier ecclésiastique sont minces. En 1841, pourtant, quelques anecdotes apparaissent:

On trouve dans les Registres d'état civil, un certain Juan Pedro Agete, prêtre, déclarant dans un décès en 1840 alors qu'il habite au 9 de la rue Pilet. Puis témoin de mariage en 1842, mais il a déménagé et habite au 53 de la rue Sainte-Eulalie.
Or, le 5 février 1841, Celestino Hagete, prêtre espagnol qui habite dans la rue Sainte-Eulalie, accuse la dame Antonia Rodriguez, veuve de Ladrón, "un des premiers martyrs de la dernière lutte", d'être la maîtresse du général ennemi Don Diego León. L'intéressée se verra obligée d'adresser une lettre de protestation à Mgr. l'archevêque de Bordeaux.

En 1841, José Barrena, 65 ans, prêtre né à Oñate décède 6 rue Pelamentade.

Le 19 avril, Pedro Osuna qui vient d'Arras se réfugier à Bordeaux a été lui aussi sous surveillance; ce qui démontre qu'il n'était point nécessaire d'être suspect pour être surveillé, car la note de conclusion est:
"Rien à signaler sur lui"

Le 24 juin de la mêlée année, un faux capucin, le Père Ange [probablement Angel], "s'est échappé avec l'habit et déshonore notre ordre par son inconduite et scandalise le monde par son outrée liberté et ses excès dans le vin".

Le 12 juillet 1841, une distraction pourrait être fatale à l'archevêque de Saragosse: "Il a égaré son mandat de secours du mois d'avril. Celui ci a été délivré le 24 avril sous le numéro 1263 pour 135 francs. Il va probablement succomber à la maladie dangereuse dont il est actuellement atteint".

Le 4 septembre une note signée Vallejo, prêtre et Juan de Garitano "sacerdote", rassure les autorités bordelaises après une demande de renseignements: "José Ochotarena est véritablement prêtre et il est de Pampelune".

Le 2 décembre, l'abbé Serrat, sacristain de l'église Saint-Michel avait bien demandé à être admis aux subsides, mais: "Les secours comme réfugié espagnol ne peuvent lui être alloués puisque n'ayant pas le grade de colonel bien qu'ayant été aumônier d'un régiment d'artillerie de la garde".

Une note anonyme du 12 février 1842 nous apprend que le vrai nom du jeune Espagnol réfugié trinitaire, frère Juan de Santa Teresa est Juan Boué.
Le 28 avril de la même année, une demande d'autorisation de rester à Bordeaux signée Vicente Teigeiro y Tapia est adressée à Mgr. l'archevêque. Elle concerne le capitaine Lucas Autillo, qui est donc probablement aumônier et qui a trouvé à Bordeaux un ébéniste qui voudrait bien l'employer. Il pourrait donc rester dans cette ville sans dépendre de personne.

Le 27 mai, le Père Cyrille, religieux espagnol de l'ordre de Saint François est depuis plus de six mois aumônier des Dames de Lorette. Il désire partir en Amérique mais voudrait une recommandation.

Archevêque de Cuba

Le 23 juin, Manuel Royo [Peut-être Arroyo], prêtre espagnol, réfugié carliste, désirerait se rendre à Nantes et il doit pour ce faire obtenir du préfet l'autorisation de changer de résidence. Or le préfet pour toute réponse va lui signaler que: "Le département de la Loire Inférieure est précisément au nombre de ceux dont le séjour a été interdit aux réfugiés, à moins d'avoir une autorisation spéciale... du préfet".

Le 21 juillet, une note fait allusion sans aucune autre précision à Michel Jean Blanco. Le ler août 1842, Bruno de Villareal écrit au comte de Caloimont:
"Cher et appréciable ami, Don José de Ibarzabal chapelain émigré, résidant actuellement à "Larriole" [La Réole], désire que l'on parle à Monseigneur l'archevêque afin que lui soit concédée la célébration de la messe de 10 heures à Sainte-Croix, car le chapelain qui officie actuellement part en Amérique".

Le 16 août, le président du comité chargé du soin des prêtres espagnols dans le diocèse de Bordeaux s'empresse d'écrire à Monseigneur l'archevêque de Besançon, car il a entendu certaines rumeurs: "on nous assure qu'une somme considérable vient d'être mise à votre disposition pour le soulagement des ecclésiastiques espagnols réfugiés. Si cette annonce est fondée, Votre Grandeur me permettra de lui exposer nos douloureux besoins. Le diocèse de Bordeaux est assurément celui de France où ces pauvres prêtres se trouvent les plus nombreux et par conséquent les plus à plaindre.[...]".

Le 17 août, un avis de B. Lévêque, curé de La Réole, parvient à l'archevêché: "Cet Ibarzabal est un excellent ecclésiastique, mais il a occupé un haut grade dans l'armée et il ne cache pas l'intention de reprendre les armes si l'occasion se présente". Ses chances d'obtenir la messe de 10 heures à Sainte-Croix risquent donc maintenant d'être compromises.

Sur les registres d'état civil, José Fernandez, ecclésiastique né à Betanzos, décède le 7 octobre 1842 à l'Hôtel-Dieu.

A la fin de l'année 1842, les autorités ecclésiastiques décident de faire rédiger une liste des prêtres se trouvant à Bordeaux. Nous disposons donc aux Archives Départementales d'un état des prêtres arrivés à Bordeaux entre 1840 et 1842. C'est dans ce document que nous avons trouvé les renseignements suivants concernant les ecclésiastiques espagnols. Nous avons respecté le classement du manuscrit:

Arrieta, Joaquin: est né à Port la Reine (Pampelune) le 29 avril 1804. Il était curé de Santiago. Envoyé à Bayonne le 28 février 1840 à cause des persécutions, il habite aujourd'hui au 67 de la rue Porte-Dijeaux. Il est chargé de la messe de 5 heures à Saint-Eloi le dimanche et de la messe des samedis à Notre-Dame. Aguila, José: est né à Lérida, Catalogne, le 6 décembre 1803. Vicaire à Lérida, il est rentré avec Cabrera le ler juillet 1841. Il habite au 13 de la rue des Remparts et son moyen d'existence est la messe de 10 heures à Saint-Pierre.

Arregui, François: est né à Villabona, Guipuzcoa, le 23 mars 1809. C'est un étudiant ordonné à Rome.

Agut, Cosme: né à Cerollera, Saragosse, le 29 janvier 1814 était religieux des carmes à Téruel. Persécuté par Espartero, il est rentré en février 1842 et habite au 5 de la rue du Mirail. Il célèbre la messe de 10 heures à Sainte-Croix.

Alvarez, Julien: né à Zamora le 27 janvier 1813 a été ordonné à Rome.

Artigosa, Raymond: né à Los Arcos le 31 août 1804 était bénéficier de Pampelune. Emigré depuis quatre mois, il habite au 26 de la rue Latour et travaille à Saint-Dominique.

Ascacha, Léonce: né à Cifuentes le 12 septembre 1809 était religieux dominicain à Madrid. Emigré depuis "3 ou 4 ans", il vit au 24 de la rue de la Concorde et est chantre à Saint-Seurin.

Navajas, Benoit de la Conception: né à Calassiou [Calatayud], le 21 juillet 1813, a été ordonné à Rome. Il est arrivé le 18 août 1842 pour séjourner au couvent de Broussais et habite au 11 de la rue Dauphine.

Blasco, Manuel: est né à Laco (Saragosse), le 21 juin 1816. Ordonné à Bordeaux, il est arrivé le 18 octobre 1842 pour séjourner et habite rue Buffon.

Brieba, Alejandro: est né à Calahorra. Il est venu à Bordeaux pour y séjourner un mois et habite 16 rue de la Douane.

Bilbao (de), Martin: habite au 24 de la rue de Cheverus. Il est de passage 15 jours puis repart à Bayonne.

Cercos, Jaime: né à Arbeca, Tarragone, le 17 janvier 1804 était moine de Saint-Bernard et professeur de philosophie à Poblet. Pour cause d'opinions carlistes, il est arrivé en septembre 1837, il loge à la pension Sainte-Marie au 26 de la rue Minvielle et est diacre à Saint-Louis.

Contreras, Manuel: est né à Pampelune le 25 décembre 1801 et était curé de Valasoagne. Il est arrivé en 1840 avec Don Carlos et habite au 75 rue Porte-Dijeaux.

Casa Blancas, Antonio: né à Sabadell le 25 avril 1816, était religieux capucin à Valls. Il habite au 5 de la rue Pey-Berland.

Endaya, Melitón: né à Bilbao le 10 mars 1813 a été ordonné à Rome. Arrivé à Bordeaux le 6 juin 1842, il habite au 42 de la rue Sainte-Catherine. Il désire rester à Bordeaux.

Escariguela, Jaime: né le 25 juillet 1812 habite au 7 de la rue des Cordeliers. Il est attaché à l'église Saint-Michel.

Escariguela, Faustino: né à Tronches, Saragosse, le 15 février 1822 a été ordonné à Rome. 7 rue des Cordeliers.

Geribets, José: né à Solsona. Il était venu pour recevoir les ordres à Albi et est resté à Bordeaux depuis le 25 octobre 1840. Il loge chez M. Pausan au Cours de Gourgues. Il est chantre à Saint-Eloi et prêtre.

Garcia, Pedro: né à Arganda, Tolède, le 26 octobre 1816 était religieux carmélite à Alcalá de Henares. Arrivé à Bordeaux le 3 avril 1840.

Juliá, Juan: né à Poboleda, Tarragone, le 26 septembre 1812 est religieux cordelier. Arrivé en mai 1840 à cause des persécutions, il habite au 78 de la rue de la Porte Dijeaux.

Lorente, Manuel: né à Calahorra le 3 février 1813 était cordelier dans son diocèse. Arrivé le 10 août 1842 il était venu pour huit jours et veut passer en Amérique. Il habite au 11 de la rue Dauphine.

Lopez, Benito: né à Egea, Saragosse, le 9 mars 1810 était également cordelier dans son diocèse. Arrivé à Bordeaux en juillet 1839 à cause des persécutions, il a habité au 10 rue du Piffre et maintenant au 1 rue des Carmes. Ses moyens d'existence sont la messe de 9 heures à Château-Margaux et de 10 heures à Saint-Paul.

Legorburu, Francisco Antonio: né à Pegama, Pampelune, le 18 juillet 1808 était curé de Cerein et collecteur général du clergé. Arrivé en février 1842 à cause des persécutions, il habite au 71 de la rue du Loup. Il célèbre la messe de 8 heures à Château-Margaux.

Moreno: officiel, est venu à Bordeaux pour fuir les persécutions. 20 rue de la Prévôté.

Martin, Pedro: né à Saint-Pierre de Calenda le 13 janvier 1804. Il était curé d'Epila. Réfugié en juillet 1841, habite au 7 rue Margaux.

Ollo, Joaquín: né à Pampelune le 21 septembre 1803. Aumônier du chapitre de Pampelune, réfugié à Bordeaux le 23 novembre 1840, habite au 107 du cours d'Albret. Il est prêtre habituel à Sainte-Eulalie.

Otamendi, Sebastian: né à Etaio en juillet 1813, frère de Saint François, réfugié en juin 1841, chantre à Saint Bruno.

Pinciro (de), Crespin: né dans le diocèse de Lugo, Galice, le 11 octobre 1812, était capucin à Valladolid. Réfugié le 6 juillet 1842, habite au 288 grand cours Saint-Jean. Veut aller en Amérique.

Pina, Pascual: né à Albalate del Arzobispo, Saragosse, le 12 mars 1813, capucin à Epila, réfugié le 18 juin 1842, habite 11 rue Buffon. Il est prêtre habituel à Saint-Bruno, messe de 11 heures.

Puertas, Antonio: né à Tortuera le 2 septembre 1793. Chanoine pénitencier à Siguenza, réfugié en 1839 il habite au 11 rue Cap-de-Ville. Prêtre habitué à Saint-Seurin.

Pinillos, Francisco José: né à Moix le 20 janvier 1803, bénéficier de Moix, émigré en 1841 ou 1842, habite au 26 rue de la Tour.

Rams [Ramos], Miguel: né à Caspe, Saragosse, le ler mars 1809, curé de Camino Real, rentré avec Cabrera le 4 septembre 1841. Habite au 60 rue des Remparts. Célèbre la messe de 8 heures à Margaux et le dimanche à midi à Sainte-Croix. Il est parti pour Paris le 18 avril 1842.

Redondo, Antonio: né à Peñafiel, Valladolid, le 15 octobre 1813, curé de Quintana Redonda, s'est réfugié à Bordeaux le 14 septembre 1839.

Saenz, Pío: né à Calahorra le 12 juillet 1816, était cordelier dans son diocèse, arrivé à Bordeaux le 10 août 1842, habite au 11 de la rue Dauphine. Venu pour huit jours, veut aller en Amérique.

Soto, José Antonio: né à Pampelune, était bénéficier. Réfugié le 31 août 1842, il habite... "en Gironde".

Santos (de), Julian: né à Calahorra, habite au 16 rue de la Douane, venu pour un mois.

Santa Teresa, Cipriano de la Hoz: né à Hijar, Saragosse le 17 septembre 1790, carmélite déchaux dans son diocèse, réfugié le ler juillet 1842, il veut rester en France et est pour l'instant aumônier à l'hospice de La Réole.

Viñao, Mariano: né à Caspe le 8 octobre 1813, cordelier dans son diocèse, réfugié le 1er juillet 1842 a habité au 104 de la rue de la Croix-Blanche puis au 11 de la rue Dauphine. Il est venu pour deux mois et veut aller en Amérique.

Villalaín, Pedro de Santa Teresa: carme sorti de Broussais, est venu à cause de sa santé, habite au 27 rue du Cloître.

Vives, Juan Bautista: né à Uldecona, Tortosa, le 1er novembre 1802, bénéficier dans sa ville natale, réfugié le 28 mai 1841, 5 rue du Mirail, il est prêtre habitué à Saint-Eloi.

Ubarte, Vicente: né à Tolosa le 5 avril 1816, étudiant ordonné à Rome, venu le 11 octobre 1842 de Bayonne pour être chantre à Saint-Louis, habite rue Française. Il est chantre à Saint-Louis.

Ybarzabal (de), J. P.: colonel, habite au 24 rue des Argentiers.

D'après les registres d'état civil que nous avons consultés, en 1842 et 1845, Paul Douat, prêtre espagnol est deux fois déclarant de décès. Il habite d'abord Quai des Chartrons puis 39 rue Lagrange où on le retrouve en 1847, il est alors témoin de mariage.

A partir de 1843, nous trouvons encore quelques lettres qui font allusion à des ecclésiastiques espagnols de Bordeaux. Ainsi le 15 mai: Simon Guardiola, évêque d'Urgell, dans une lettre datée de Bordeaux, confirme à l'archevêque que Don Agustin Puigredon est prêtre de la ville de Sort.

En 1843, Tomás de la Cruz, prêtre réfugié de 73 ans, né à Céceres décède à l'Hôpital Saint-André.

Le 3 décembre, Sévère, évêque de Pampelune, écrit de Pau à Pierre Joseph de Echeverría, élève au grand séminaire de Bordeaux: "Mon premier dessein était de vous placer dans mon séminaire aussitôt que vous seriez ordonné prêtre [...], mais les ordres du gouvernement de Madrid publiés il y a trois ans contre ceux qui recevaient les ordres à Rome ou à l'étranger m'empêchaient d'autant plus que je croyais faire tort à vous même et au séminaire de Pampelune aussi; pour cela je n'ose vous dire d'aller à présent à Pampelune [...]".

Le 20 décembre 1843, enfin, le Roi "autorise le dépôt dans les caveaux de notre église cathédrale de la dépouille mortelle de Monseigneur l'archevêque de Saragosse qui vient de décéder dans notre diocèse. Cette décision royale remplit le voeu que vous avez explimé en 184l".
Mais dès le 4 janvier 1844, une mise au point est nécessaire et le ministre de l'intérieur écrit à l'archevêque: "Monseigneur, la maladie et les funérailles de Francisco Bernardo Caballero, archevêque de Saragosse ayant occasionné des frais qui sont restés à votre charge, vous m'avez fait l'honneur de m'écrire pour en solliciter le remboursement au moyen d'une allocation sur les fonds affectés aux subsides. Ces fonds sont exclusivement réservés aux besoins journaliers des réfugiés politiques et ne peuvent en aucun cas être détournés de leur véritable destination".

Le 15 février, nous trouvons une lettre de Pablo Duat, le même que nous avons rencontré sur les registres d'état civil, prêtre espagnol demeurant à Bordeaux, sans autre précision qui demande des subsides, et le 17 février 1844, la préfecture envoie une note à M. le maire: "Je vous prie de faire prendre et de me communiquer ensuite avec vos observations s'il y a lieu des renseignements confidentiels sur la conduite politique et les moyens réels d'existence de M. l'abbé Muñoz, prêtre espagnol attaché à l'église paroissiale de Notre-Dame de Bordeaux".
Voici la réponse: "Il habite 11 rue Saint-Dominique, il est très âgé et vit à Bordeaux depuis 25 ou 26 ans. Il a la réputation de joséphiste mais on ne lui connait pas d'autre opinion. Du reste il est loin d'être heureux car il n'a qu'un très maigre casuel. Peut-être le confond-on avec un autre Mufioz prêtre de la même nation qui est mort dans une commune voisine de Fronsac et qui paraissait très exalté dans ses opinions politiques. Du reste l'abbé Muñoz de la rue Saint-Dominique est presque infirme et du caractère le plus paisible".

La préfecture redoute aussi la présence d'éléments carlistes, comme en témoigne cette lettre du préfet au maire du 20 février 1844: "Une perquisition qui vient d'être opérée par ordre de M. Ie ministre de l'intérieur dans les papiers d'un sieur Cercos, moine espagnol signalé comme carliste fort dangereux a fait découvrir que ce réfugié avait obtenu dans vos bureaux le 22 avril 1843 sur la production d'un certificat du commissaire de police du 2ème arrondissement, un passeport pour Perpignan, [...]. Une telle complaisance de la part de ce commissaire serait extrêmement répréhensible et pourrait même devenir suffisante pour motiver sa révocation".

Le 28 septembre de la même année, Jean Dominique de Saint-Joseph, supérieur des Carmes, demande pour Juan de Bascaran, "prêtre espagnol, religieux de notre ordre, qui vient d'entrer en France il y a quelques semaines, venant de Calahorra et qui pense retourner en Espagne quand la tranquillité sera rétablie, l'autorisation de dire la messe pendant son séjour dans cet évêché". Une fois l'autorisation accordée, ce prêtre "s'est hâté de s'enfuir".

Le 30 juin, on le retrouve à Agen, et dans une autre lettre il s'appelle Joseph Bascaran.

Le 25 septembre 1844, Luc Durich, curé espagnol soumet depuis Pauillac à Monseigneur l'archevêque un grave problème de communication :
"Je me vois dans la nécessité de vous écrire parce que se trouvant ici plusieurs personnes du Chili, elles m'ont prié de les confesser avant qu'elles ne s'embarquent lesquelles ne peuvent pas se confesser à des prêtres français parce que ne les comprennent pas. C'est pourquoi je vous supplie Monseigneur de vouloir bien me donner pour le moment et pour dorénavant les pouvoirs pour confesser les Espagnols et les gens des pays qui appartenaient à l'Espagne au commencement de l'année 1808. Je profiterai de cette occasion pour témoigner à votre Grandeur de mon profond respect avec lequel je suis, Monseigneur, de Votre Grandeur le très humble et très obéissant serviteur.
P.S. Je désirerais de recevoir ces pouvoirs au plutôt, parce que le "vesseau" n'attend que le vent favorable pour partir".
L'autorisation sera accordée le 27 septembre.

Le 15 avril 1845, la très humble servante et reconnaissante fille H. Eugénie de Saint-Pierre, servante générale de Lorette, la Maison de Madrid, écrit à l'archevêque: "Monseigneur, hier seulement, j'ai reçu l'accusé de réception de la pièce que Votre Grandeur avait bien voulu envoyer à M. le Supérieur [...], la faveur sollicitée était d'avoir une chapelle intérieure avec la réserve. Ainsi la sollicitude de Votre Grandeur accompagne jusque sur une terre étrangère les oeuvres de la Sainte Famille et les religieuses de Lorette peuvent ne pas se regarder comme exilées puisque si éloignées du berceau de leur vocation, soyez-en, Monseigneur, à jamais béni. L'archevêque nommé de Tolède serait heureux d'apprendre qu'un acte de naissance envoyé ici par lui à la demande Votre Grandeur a été reçu en son temps. J'écris demain à Madrid et j'éprouverais un extrème plaisir à pouvoir (...) à cet article de la lettre de notre bon Père".

Le 7 juillet 1845, une note fait allusion à Antoine de Irazurta, Espagnol réfugié qui a demeuré à Lisbonne cinq ou six ans. En 1846, le 21 avril, l'archevêque inquiet, demande quelques renseignements discrets au curé Boudon, de Saint-Pierre, au sujet d'un autre curé, espagnol, qui semble pour le moins pittoresque et haut en couleur:
"on m'assure que la conduite de M. Aguilo, prêtre habitué de votre paroisse laisse beaucoup à désirer. On lui reprocherait de se mettre dans l'après midi mais surtout le soir constamment en laïc, de jouer dans les lieux publics et on m'a désigné un café de Bordeaux où souvent on le voit faire la partie de billard même à une heure avancée de la nuit".
Dès le lendemain, le curé Boudon ramène bien vite les choses à leurs justes proportions: "M. Aguilo, prêtre habitué de Saint-Pierre habite place Rohan et fait ménage commun avec l'abbé Rousa et quelques autres de ses compatriotes. Cette circonstance semble offrir une garantie en sa faveur, mais d'autre part on ne peut se dissimuler que les leçons de broderie qu'il va donner en diverses maisons l'exposent à vivre dans un état voisin de la dissipation et à se familialiser un peu avec les habitudes des séculiers. Sa position devient encore plus délicate en ce qu'il retire des profits considérables de son industrie, qu'il est généreux et par suite fort recherché par les autres réfugiés. Il ne m'est jamais revenu qu'il fréquentât les cafés et encore moins qu'il y jouât publiquement au billard. Je n'eusse pas manqué de l'avertir et de le rappeler à la réserve qui nous est imposée par nos règlements disciplinaires. C'est assez dire, Monseigneur que vous exercez un acte de charité en lui donnant quelques avis rationnels, Votre Grandeur pourrait en même temps l'exhorter à ne paraître jamais qu'en soutane même lorsqu'il va donner des leçons de broderie et à avoir un maintient toujours édifiant et recueilli pendant les célébrations des saints mystères. Je ne doute pas que M. Aguilo ne mette à profit les conseils que Votre Grandeur jugera convenable de lui donner mais il ne faudrait pas perdre de vue le caractère castillan et les ménagements avec lesquels il veut être traité [...]".

En 1846, le 3 octobre, l'archevêque qui avait demandé au préfet l'autorisation pour les pêtres espagnols transférés à la citadelle de célébrer le service divin soit à l'église Saint-Romain, soit dans l'intérieur même du fort, reçoit la réponse suivante: "Je désire vivement que ces étrangers puissent jouir de la faveur que vous demandez pour eux mais à cause de la surveillance à laquelle ils doivent être soumis, l'autorisation qu'ils demandent ne peut leur être accordée que pour l'intérieur de la Citadelle".

En 1847, nous trouvons sur les registres d'état civil un prêtre, Juan Ramon Aguirre qui est témoin de mariage. Il habite 5 rue Montaigne.
L'époque qui nous occupe se termine pour l'étude des religieux espagnols de Bordeaux sur une lettre envoyée à l'archevêque par L. M. Johanne, curé de Quinsac qui semble s'employer à étouffer une affaire bien mystérieuse et sur laquelle nous n'avons d'autres renseignements que ceux-ci: "Votre Grandeur se rappelle sans doute que M. Emmanuel Fuido ayant provoqué une enquête sur l'accusation dont il était l'objet, elle m'ordonna d'interroger en secret la jeune fille et dans le cas où cette dernière maintiendrait ses premières accusations, de ne point passer outre, c'est ce que j'ai fait et l'affaire en est demeuré là, on n'en a plus parlé à la paroisse, personne ne s'en occupe, on n'y songe même plus".

Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés
Détail des espagnols rencontrés dans les registres d'Etat Civil



Norbert Rouzil
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