Les guerres carlistes à Bordeaux
Norbert Rouzil


Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés


Ce terme de carliste regroupe les deux acceptions de fidélité à la cause de Don Carlos en Espagne ou à celle de Charles X en France. Mais dans la région de l'Aquitaine et plus particulièrement à Bordeaux, ces deux causes se sont très souvent confondues et les complicités entre carlistes espagnols et légitimistes français apparaissent clairement dans la correspondance policière que nous avons étudiée. Cela est vrai tant dans le domaine de la fourniture d'armes, de chevaux ou d'argent que dans celui de la fourniture de compétences humaines puisque nous allons voir tel consul du Portugal à Bayonne [Le sieur Cruz] s'occuper de distribuer des brochures en français pour servir la cause de don Carlos ou tel comte français [Bourmont] essayer de passer la frontière pour aller servir dans les armées du prétendant. Bordeaux terre d'asile donc, et souvent terre d'exil où les intrigues pour fonds secrets, pour recrutements de volontaires, pour trafics divers vont se multiplier.

Contexte historique

On se souvient que Ferdinand VII avait renoncé au trône à Bayonne en 1808 sous la pression de Napoléon. Don Carlos, son frère, fut donc lui aussi obligé de renoncer à ses droits. Mais l'infant don Carlos put se regarder longtemps comme l'héritier à la couronne, car le roi, bien que marié trois fois, n'avait pas d'enfant. De son quatrième mariage avec Marie-Christine des Deux-Siciles, il lui naquit une fille, l'Infante Isabelle. Jusque là, la loi salique interdisant le trône aux femmes avait régi la succession, c'est pourquoi Ferdinand, afin que sa fille pût régner, décida de proclamer la pragmatique sanction qui rend inopérante la loi salique. En 1833 Ferdinand meurt, don Carlos revendique donc le trône, alors que Marie-Christine est régente au nom de sa fille Isabelle II. Don Carlos, frère de feu Ferdinand, prend le titre de roi et va rejoindre au Portugal son parent Don Miguel, qui depuis 1828 soutenait pour son compte dans ce pays la cause apostolique. C'est à partir de ce moment là, avec la signature du traité de quadruple alliance, à la fin de l'année 1834, que va commencer la grande guerre larvée. A partir de 1837, Espartero, général cristino (fidèle à la régence), repousse les carlistes et le 31 août 1839, le prétendant est obligé de quitter l'Espagne, abandonné par Maroto, et passe les Pyrénées. Le 4 juillet 1840, Cabrera, un autre carliste, qui occupe la Catalogne se voit obligé de prendre la fuite vers la France. Don Carlos est en exil doré à Bourges et plusieurs états, dont l'Autriche entretiennent encore son orgueil. Il finit par abdiquer en 1844 au profit de son fils aîné, le comte de Montemolín. Il cherchera d'ailleurs peu après à s'évader, mais sans y parvenir. Le gouvernement français, rassuré par le double mariage de la reine Isabelle et de sa soeur en 1846, autorise don Carlos à se retirer dans les états autrichiens où il finira sa vie sous le nom de comte de Molina.

D'après A. Charles, "Pour la période 1830-1833, le récit des événements d'Espagne donnés par la presse bordelaise n'étaient pas sans impartialité. L'Indicateur, libéral, encourage Mina et ses amis, le Mémorial, gouvernemental, cesse de s'intéresser aux réfugiés espagnols et à partir de 1831, soutient la cause de Christine. La Guienne, légitimiste, manifeste ses préférences pour don Carlos" . D'ailleurs, "L'un des principaux rédacteurs de la Guienne qui signait l'ermite de Floirac et qui traitait dans la Guienne des affaires d'Espagne était le sieur Marchandon, secrétaire de l'ingénieur des ponts et chaussées du département, M. de Silgny, légitimiste notoire" .

Complicités internationales

Sociétés et mystères

Les complices français des carlistes s'organisent dès 1832. Nous verrons tout au long de la lecture de ces documents de police que certaines familles bordelaises connues fomentent ces mouvements. Voici la description du fonctionnement d'une de ces sociétés secrètes. Celle de Bordeaux s'appellera "Légion Marie Caroline" (du nom de la duchesse de Berry):

"Il se forme en ce moment une société secrète en faveur de la légitimité. Cette société procède dans sa marche comme le carbonarisme; elles succèdent à celle des Philadelphes qui sous le Consulat et sous l'Empire a donné beaucoup d'inquiétude au pouvoir".
"Elle comprend plusieurs catégories:
1°) Les chevaliers de la Légitimité.
2°) Les chevaliers de la Fidélité
"Cette dernière catégorie qui ne s'engage à coopérer que par sa plume, ses démarches ou son argent au but de la société se subdivise en plusieurs autres plus ou moins importantes dans lesquelles on reçoit même les femmes.

"Les chevaliers de la Légitimité s'engagent seuls à marcher au premier ordre sur tous les points du territoire français où ils seront appelés et à se pourvoir d'armes et de munitions.

"Le serment des chevaliers de la légitimité est conçu à peu près en ces termes: "je donne mon âme à Dieu, mon corps au Roi, je promets de m'employer de tous mes moyens à coopérer au rétablissement de la légitimité en France, à prêter aide et secours à mes frères quand les circonstances l'exigent et à verser la somme de deux francs chaque mois entre les mains du trésorier qui sera nommé dans la série à laquelle j'appartiens, etc, etc."

"Chaque chevalier de la légitimité est chargé de recruter 5 nouveaux adhérents au moins et de leur faire prêter le serment. Les mots et les signes de reconnaissance pour les chevaliers de la fidélité se donnent comme suit: la personne qui veut reconnaître un de ses fidèles lui dit à l'oreille: "Activité, économie"; à quoi l'autre doit répondre: "Prudence, courage" ou seulement et de préférence les initiales de ces 4 mots. Les signes consistent en un serrement de main avec trois appels du pouce très lentement effectués et rendus précipitamment en réponse. Le pouce sur les lèvres et les 4 autres doigts fermés indiquent le silence. La main droite sur le coeur, le pouce et l'index réunis, les trois autre doigts séparés est également un signe de reconnaissance dans la foule ou dans le public. La Quotidienne est, dit-on, le journal de l'association chargée de transmettre les ordres aux principaux chefs éloignés qui eux mêmes les transmettent aux aux chevaliers placés hiérarchiquement sous leurs ordres. Ce journal adoptera des signes énigmatiques par exemple lorsqu'une chose qui intéressera la société ou un ordre à lui donner exigera l'attention des membres, les 4 premières lignes du premier article du numéro commenceront par les lettres: A. E. P. C., ce qui voudra dire qu'aux nouvelles diverses, la quatrième nouvelle de l'article "Paris" sera un ordre énigmatique toujours donné au contre-pied de la vérité. Il est inutile d'expliquer que cette société dont les membres ne se connaissent pas tous entre eux, obéit à l'influence d'un haut comité. Il existe un tribunal secret et une contre police très active pour maintenir les membres de la société dans le devoir. La France est divisée pour la facilité des mouvements à ordonner en 4 grandes divisions dont les chefs-lieux sont Lyon, Paris, Besançon et Toulouse. Paris ne compte guère que 3000 chevaliers mais tous les jours on en reçoit et c'est surtout dans la classe ouvrière qu'on cherche à faire des prosélytes. L'arrondissement de Lyon compte dit-on plus de 24.000 chevaliers sous les ordres et l'influence d'un lieutenant général d'un grand renom dans l'armée" .

"J'appelle votre attention sur les deux notes suivantes:

Paris; 1er décembre. "On dit qu'il se forme à Bordeaux une légion secrète de légitimistes qui doit porter le nom de "Légion Marie Caroline". Les organisateurs sont MM. Taffard de Saint-Germain, Devaux et l'abbé Cheminal, tous trois à Bordeaux. Des émissaires de ces messieurs doivent recruter à Paris tous les mécontents".

Marseille; 29 novembre. "Depuis quelques jours les recruteurs du parti carliste proposent des engagements pour Blaye et offrent 1.200 F par homme. Ils trouveront beaucoup de recrues à ce prix là mais ils veulent que les enrôlés se rendent à Avignon où on leur promet de leur donner 200 F. Les 1000 restants leur sont promis en arrivant à Blaye. Je suppose bien quelque projet pour cette ville, toutefois, la désignation d'Avignon comme lieu de rendez-vous me fait soupçonner qu'il s'agit de quelque projet pour enlever les prisonniers en route. C'est un projet dont les chefs de parti s'occupent depuis longtemps. Le sieur Dairat paraît toujours devoir être à la tête des hommes d'exécution. Il a beaucoup d'argent à sa disposition et fait de fréquentes visites à Mme de Saint-Priest à Aix. Une souscription est colportée pour fournir aux besoins de la Duchesse pendant sa captivité: le produit de la souscription est abondant".

"Par l'enlèvement des prisonniers, il faut entendre les prévenus politiques qui ont figuré dans l'affaire de Carlo Alberto. Le sieur Dairat est un jeune homme plein d'audace et d'exaltation dévoué à Mme de Saint Priest. C'est à Montbrizon que doit se juger l'affaire où se trouve compromis Mr. de Saint-Priest, mais cette affaire n'est autre chose que celle de la duchesse de Berry et le procès de Montbrizon n'est qu'accidentel. Blaye est le véritable point de mire de tous les efforts du parti carliste. C'est là que doivent se concentrer les moyens les plus efficaces d'une police fortement organisée. Si le commissaire Joly a profité de l'assentiment de M. le colonel Chousserie pour revenir à Paris, je le ferai repartir sur le champ. Rien n'est plus urgent que de déjouer les intrigues dont la haute police a pénétré le mystère" .

Le 13 juillet 1820, à la sortie de l'opéra, le duc de Berry fut poignardé par un fanatique de Napoléon qui voulait ainsi exterminer les Bourbon. Mais le 29 septembre naissait un fils posthume, Henri-Dieudonné, duc de Bordeaux puis duc de Chambord appelé Henri V par les légitimistes. Ce fut en sa faveur que Charles X et le duc d'Angoulème abdiquèrent lors de la révolution de 1830 après les trois glorieuses. La branche aînée des Bourbon s'exila en Angleterre. Après avoir vécu quelque temps en Ecosse, Marie Caroline décide de revenir en France où règne Louis-Philippe. Etant donné que Charles X et son fils aîné avaient abdiqué en faveur du jeune duc de Bordeaux, elle peut tenter de soulever le peuple et de se faire proclamer régente. Elle arrive à Marseille en 1832 et se dirige vers la Vendée. Livrée à la police contre de l'argent par son agent Simon Deutz qui avait effectué quelques missions en Espagne et au Portugal, elle est enfermée dans la citadelle de Blaye de novembre 1832 à juin 1833, date à laquelle on découvrit qu'elle avait été remariée secrètement à un Luchesi-Palli, fils du prince de Campo-Franco. Elle ne représentait donc plus aucun danger pour le pouvoir. Mais entre temps: "Gardée par 900 hommes, la duchesse de Berry fut enfermée dans le "pavillon de la place", où logeait le gouverneur de la citadelle" .

La guerre carliste se prépare

Les premiers avis d'une agitation espagnole parviennent au ministère de l'Intérieur au printemps 1833, mais en Gironde cela fait déjà plusieurs mois que les familles carlistes sont sous surveillance, tant chez les nobles que chez ceux que le commissaire appellera les "habitants de la basse classe".
"Nous sommes toujours tranquilles ici; il y a fréquemment quelques réunions carlistes [ce sont des carlistes français] mais dont tous les actes se consomment au coin du feu et ne sont pas de nature à troubler l'ordre. Cependant, ils n'observent pas toujours toute la circonspection désirable dans leur propre intérêt. Hier, la duchesse [de Berry] a profité du beau temps pour faire une longue promenade. Un groupe de 15 ou 20 carlistes au nombre desquels se distinguait la famille Dampierre, la famille Du Luc, Mme de Castéja, M. de Beaupoil, ancien maire de Blaye et M. Guissory, juge au tribunal de première instance attendaient la duchesse sur le [manuscrit illisible à cet endroit], et l'ont saluée sur son passage par de vives démonstrations [...]" .

Plusieurs rapports venant de sources différentes annoncent que les chefs du parti légitimiste dans le midi ont reçu l'avis qu'une insurrection sérieuse en faveur de Don Carlos éclaterait en Espagne le 16 mai prochain, fête de l'ascension. Cette insurrection se combinerait avec un mouvement carliste qui aurait lieu simultanément à Bordeaux, Toulouse, Nîmes. Sans attacher à ces renseignements plus d'importance qu'ils n'en méritent, je crois devoir vous prier de redoubler de vigilance et de prendre les mesures nécessaires pour prévenir et réprimer au besoin toute espèce de désordre" .

On signale en même temps, en novembre 1833, l'arrivée à Bordeaux d'un membre de société secrète, mais le commissaire qui ne voit là que l'arrivée d'un innocent professeur de mathématiques semble trouver normal que celui-ci voyage sous le simple nom de Marie-Victor et se perde dans la nature:
"Par une dépêche télégraphique du 24 novembre dernier [1833], le ministre de l'intérieur signale la prochaine arrivée à Bordeaux d'un nommé Marie Victor Thouvenel, membre de la Société des Amis du Peuple qu'on supposait entreprendre ce voyage d'accord avec les généraux Valdo et Vigo pour concerter un mouvement révolutionnaire en Espagne. Depuis cette époque, je faisais rechercher cet individu avec soin et toutes mes démarches avaient été infructueuses jusqu'au 13 du courant [février 34] que je suis parvenu à le découvrir dans la maison de M. Malvezin, maître de pension, 1 rue des Religieuses, où il est emploiyé en qualité de professeur de mathématiques. Le voyage de Thouvenel n'avait aucun but politique, il se trouvait sans emploi à Paris lorsque M. Malvezin s'adressa à une agence de placement de professeurs, au faubourg de Saint-Marciou [ou St-Martial] pour avoir un professeur de mathématiques. Thouvenel lui fut désigné et après quelques correspondances, M. Malvezin envoya la moitié du prix de la place à la diligence pour le faire venir. Thouvenel est donc passé à Bordeaux même et arriva le 28 novembre par la diligence de Laffite-Caillard, inscrit sur la feuille sous le nom de Marie Victor venant de Poitiers. Il descendit directement chez M. Malvezin et c'est ainsi qu'on perdit sa trace. M. Malvezin qui jouit d'une excellente réputation sous tous rapports affirme que Thouvenel n'a fréquenté qui que ce fût depuis son arrivée à Bordeaux où il a toujours été malade car il n'est même pas encore rétabli. Je viens de signaler son domicile à M. le Procureur du Roi qui est chargé par son collègue de la Seine de faire assigner le dit Thouvenel à comparaître à Paris le 22 février courant devant la septième chambre de la police correctionnelle, comme témoin dans une affaire d'ivrognerie et d'abus de confiance imputée à un sieur Pinel. Vous reconnaîtrez M. le préfet que malgré la plus grande vigilance, il est impossible quelquefois de découvrir des étrangers lorsqu'ils descendent dans des maisons particulières; n'ayant pas un personnel assez nomnreux pour faire assister à l'arrivée de toutes les voitures publiques et des bateaux à vapeur" .

Le 9 septembre 1833, le commissaire de police écrivait à propos des carlistes: "Je remarque que des réunions sont plus nombreuses et plus fréquentes parmi les habitants de la basse classe qui se réunissaient soit chez le charcutier Simonet, place Dauphine, soit chez le menuisier Joffre, allée des Noyers" .

Mais les carlistes ne roulent pas tous sur l'or:

"Le sieur Juan Luis de Santa Cruz, capitaine carliste espagnol actuellement interné à Libourne, se plaint de ne pas trouver dans cette ville les ressources nécessaires à son existence. Il demande en conséquence l'autorisation de résider à Bordeaux ou du moins, qu'il lui soit accordé un subside mensuel jusqu'à son retour dans sa patrie. Je vous prie, M. de bien vouloir faire connaître à cet étranger que le gouvernement, vu les circonstances, ne peut accueillir ni l'une ni l'autre de ses demandes. Une somme de 30 francs une fois payée est le seul recours qu'il soit possible de mettre à sa disposition. Je vous autorise à faire délivrer cette somme au sieur de Santa Cruz [...]". A. Thiers .

El Caragol à Bordeaux

El Caragol ne fréquente aucun Espagnol constitutionnel à Bordeaux. Le seul qu'il voit est M. Ariza, jeune Espagnol qui est chez le consul du Portugal et un autre personnage qui serait intime du comte d'Espagne et qui aurait fait semblant de mal parler l'espagnol lors d'une conversation avec El Caragol qui se déroulait devant M. Ariza. D'autre part, ce mystérieux personnage a dîné deux fois avec M. Ariza, mais les deux fois il s'est refusé à ce que celui-ci aille le chercher chez lui, probablement par crainte des filatures. El Caragol était l'un des chefs de la Junte carliste de Catalogne: "Saperes, conocido bajo el seudónimo de "El Caragol" estableció en Manresa una junta que se llamó entonces Superior del Principado, con Don Magín Pallas, médico; fray Francisco de Asís Vinader; Juan Comas; Don José Rances; José Corrons, vice presidente, canónigo lectoral de la santa iglesia de Vich; José Quinquer, domero de la iglesia de Manresa; Llopart, vice domero; Bernardo Seumartí. La junta se instala en casa del Caragol" . (Saperes, connu sous le pseudonyme de Caragol, étblit à Manresa une junte qui s'appela Junte Supérieure de la Principauté, avec Magín Pallas, médecin, frère François d'Assise Vinader, Juan Comas, José Rances, José Coprrons, vice-président, chanoine théologal de la sainte église de Vich, José Quinquer, bénéficier de l'église de Manresa, Llopart, vice-bénéficier; Bernard Seumartí. La junte s'installe chez El Caragol.).
"J'ai l'honneur de vous adresser ci-joint un signalement du Maréchal de Camp Agustín Saperez Caragol [dit El Caragol]."
Ce signalement a malheureusement disparu du dossier d'Archives. Seule reste une note laconique:
"Il n'a laissé que très peu d'effets dans l'appartement qu'il occupait. Il y a entre autre son chapeau d'uniforme et son sabre" .
Preuve tout de même que celui-ci est parti precipitamment.

Complicités diplomatiques

Dès 1833, Don Carlos peut compter entre Bordeaux et la frontière sur les bons et loyaux services de deux diplomates:

"Le sieur Cruz, consul du Portugal à Bayonne, participe à un trafic de brochures espagnoles et quelques unes françaises pour prouver la légitimité de Don Carlos. 30 colis pesant ensemble 3658 livres ont été expédiés par l'imprimeur bordelais Beaune. Le vrai nom du colonel Barena est Beranteguy" .

"On m'assure que le sieur Hovy, consul de Hollande à Bordeaux où il demeure façade des Chartrons n° 102 et un autre sieur Hovy, frère ou du moins proche parent du précédent, employé supérieur à la douane de la même ville sont au nombre des agents secrets de Don Carlos. Le consul serait en relation avec le sieur Lahirigoyen et coopèrerait aux envois d'armes et d'argent au prétendant. Il serait aidé dans ses intrigues par le sieur Hovy de la douane qui se servirait des moyens que sa place met à sa disposition. L'épouse de ce dernier, logée Chemin de Plaisance à Bordeaux, vivant, dit-on, en relation fort intime avec le sieur Lorande, ex-chef de division à la préfecture de la Gironde, prendrait également part à ces mêmes menées. C'est chez elle, ajoute-t-on, que depuis 1830 se tiennent les conciliabules des chefs du parti carliste à Bordeaux" .

Le père Negrete

Le "père" Negrete, agent actif de Don Carlos, trompe la méfiance du marquis de Moncayo et accepte un passeport pour lui ainsi que pour son ami Bidaondo-Arismendi. On attend leur passage à Bordeaux car ils vont retrouver Don Carlos au Portugal:

"Le nommé Negrete, prêtre espagnol, homme dangereux est parti de Zugarramurdi [Navarre] avec un passeport de Quesada pour Rome. Il va au Portugal Chercher Don Carlos avec un autre Espagnol nommé Bidaondo, appartenant à la junte insurrectionnelle" .

"Il convient d'éloigner de la frontière le père Negrete et Arismendi qui sont des agitateurs politiques" .

Toujours en mai 1834, le maréchal de camp Santiago Wall, comte d'Armildez donne des explications sur le déroulement stratégique de la guerre au consul d'Espagne: "Son Excellence le marquis de Moncayo, pénétré d'idées philanthropiques, conçut le projet d'attirer les principaux cabecillas [chefs] de la révolte qui afflige ces peovinces leur offrant au nom de notre auguste Reine le pardon de leurs crimes s'ils contribuaient au désarmement des rebelles. Zumalacárregui, le principal de celle de Navarre ayant fait les premières démarches dans ces vues. Vers cette époque, c'était au commencement du mois de mai, le chef Negrete se trouvait déguisé en curé dans le village d'Ezcurra sur les frontières de France; il écrivit au susdit général en chef, lui témoigné son repentir et lui demanda la grâce d'être pardonné et d'avoir un opasseport pour lui et un autre pour M. Simon Arismendi en lui promettant de passer le restye de ses jours dans un couvent de la belle Italie où ils croyaient fixer leur résidence et ne jamais revenir en Espagne, rappelant au général leur amitié et les services qu'il lui avait rendus en 1823. Le général crut que puisqu'il n'était pas facile de l'arrêter à l'endroit où il se trouvait, et que s'il se dirigeait vers la Biscaye particulièrement il pouvait devenir extrèmement nuisible, il serait plus prudent d'acceder à sa demande et qu'on obtiendrait en même temps leur éloignement de cette province et qu'en outre on stimulait les autres chefs à s'attacher à la clémence de la Reine et à solliciter une pareille grâce; et il me prévint que puisque à cette époque la subordination de la police se trouvait agrégée au commandement général de mon emploi, je dus expédier par la police le passeport pour Rome selon les noms et les signalements que Son Excellence me donna pour les deux personnes dont je livrai les passeports à S.E. qui les leur remit en payant auparavant le port, et moi j'en [illisible] le gouvernement.
Dernièrement, j'appris que tout avait été feint, que le but de Negrete était d'aller au Portugal et que son camarade était un nommé Bidaondo, membre de la junte révolutionnaire et j'en donnai aussitot connaissance à M. Prast, notre consul à Bayonne afin qu'il en fît part aux autorités de ce royaume etqu'on les arrêtât et que les passeports donnés par moi fussent consudérés comme nuls puisque les deux dites personnes étaient les principaux coryphées de la faction et en date du 11 avril lesusdit consul me répondit que mon avis était arrivé trop tard car ils s'étaient déjà embarqués dans ce port pour Niza [Nice]. Leur arrestation au dépôt de Limoges m'a causé le plus grand plaisir ainsi que d'avoir une nouvelle preuve de l'uniformité des sentiments et de zèle que M. le préfet et les autres autorités françaises ont toujours montré pour la cause de S. M. la Reine Isabelle. Veuillez bien le lui témoigner et lui manifester et lui manifester tout son intérêt connu pour le triomphe de la légitimité de notre Reine. J'espère qu'il regardera à ce que ces deux personnes ne s'évadent pas car on doit s'imaginer que celui qui est arrêté sous le nom supposé d'Arismendi n'est autre que Bidaondo car le signalement du premier est conforme entièrement avec celui que nous avons du second et on m'a assuré en outre qu'ils portent des lunettes à cause de la faiblesse de sa vue. Je vous prie de bien vouloir continuezr vos communications sur tout ce que vous croirez convenable de m'apprendre; par voie de S. E. le comte d'Ezpeleta par qui je vous remets cette letre, et c'est suivant moi, la voie la plus courte: les derniers événements du Portugal et la quadruple alliance célébrée pour rétablir la paix et soutenir le trône de notre légitime souveraine Isabelle II hâtent la fin de ce criminel et désastreux soulèvement et c'est comme vous le savez un intérêt réciproque et un devoir pour toutes les autorités et fonctionnaires publics d'en accélérer le terme" . Pampelune le 25 mai 1834. Comte Armildez de Toledo.

Comte d'Armildez, dont Pirala nous dit qu'en 1833, "se esfuerza en vano por impedir los focos revolucionarios del cura Merino" . (Il s'efforce en vain de juguler les foyers révolutionnaires du curé Mérino).

"J'ai l'honneur de vous transmettre la traduction que m'a adressée M. le comte d'Armildez [Il s'agit de la letre précédente datée de Pampelune]: quoiqu'il ne soit plus possible de retenir le père Negrete et son compagnon tout en vous persuadant de la réalité de mes informations, je crois ne pas devoir vous priver de l'expression des sentiments de gratitude de ce valeureux guerrier [...]" .

Sur les registres d'Etat-Civil de la première section de Bordeaux, on peut trouver à la date du 11 avril 1846, l'acte de décès numéro 311, qui concerne Pedro Celestino de Negrete, rentier né à Mexico et habitant 16 rue Fondaudège. Il avait 68 ans.

Le comte de Bourmont

Cet officier français, ancien chouan puis ami de Bonaparte, carliste eximé en Angleterre, s'enrôle en 1833 dans l'armée de Don Miguel au Portugal. Il partira ensuite à Rome d'où il travaillera pour les carlistes espagnols. En 1834, il est signalé au préfet car il veut aller se battre avec Don Carlos. Il va donc aussi probablement utiliser les complicités légitimistes de Bordeaux:
"Il est question d'un départ pour l'Espagne de M. le comte de Bourmont qui se trouvait en dernier lieu à Genève ou dans les environs. Les affidés du parti légitimiste sont avertis et se sont mis en mesure de faciliter son itinéraire vers la péninsule où il irait prendre un commandement dans l'armée de Don Carlos. M. le comte Bourmont auquel sont applicables les dispositions de l'article 21 du code civil ne peut dès lors se présenter sans autorisation du gouvernement sur le territoire français. Il devra donc être retenu s'il cherchait à le traverser malgré l'interdiction prononcée contre lui" .

L'abbé Sabathier

Ce prêtre légitimiste s'occupe de réunir des fonds pour Don Carlos, mais il s'intéresse aussi au recrutement et aux armes:
"Si comme il en a le soupçon ces armes devait servir à quelque nouvelle folie vendéenne il se pourrait que l'abbé Sabathier qui doit se rendre prochainement à Bressuire [Deux-Sèvres] y fût pour quelque chose. Le court séjour de cet ecclésiastique à Bordeaux n'a d'ailleurs donné lieu jusqu'ici à aucune observation digne de vous être rapportée" .
L'abbé Sabathier n'a semble-t'il pas beaucoup attiré l'attention de la police bordelaise, or voici ce qu'écrivait le ministre de l'Intérieur le 7 août:
"Monsieur le préfet, je suis informé que l'abbé Sabathier, le même qui a, comme aumônier, accompagné la duchesse de Berry pendant sa traversée de Blaye en Sicile, prend aujourd'hui la part la plus active aux intrigues et aux manoeuvres des légitimistes en France en faveur de Don Carlos. Il s'est transporté successivement de Paris à Lyon et à Bordeaux. Dans la seconde de ces villes, les souscriptions du "Rosaire Vivant" ont contribué aux frais de sa mission; à Bordeaux, il s'occupe d'expédition d'effets maritimes et à Paris de recrutement. J'ignore où il se trouve en ce moment et il échappe d'autant plus facilement à l'attention que porte sur lui la police qu'il est muni de passeports sous divers noms et qu'il ne prend son caractère d'ecclésistique que lorsqu'il croit pouvoir le faire en toute sûreté. Je vous prie de donner les instructions convenables afin que sa trace soit retrouvée et suivie avec un soin particulier et que l'autorité puisse être en mesure de le prendre en flagrant délit". A. Thiers .

L'abbé Sabathier est actuellement à Bordeaux, mais le préfet veille:

"L'abbé Sabathier, qui a fait l'objet de votre lettre du 14 du courant [octobre 34], n'a pas fait le voyage auquel on m'avait dit qu'il se disposait. Il a l'air de s'arranger pour se fixer à Bordeaux. La police surveille activement ses démarches. Jusqu'à présent elles n'ont donné lieu à aucune observation importante. On n'a pas découvert qu'il fît beaucoup d'efforts pour répandre la congrégation du "Rosaire Vivant", ni qu'il eût recueilli la souscription que peut faire le parti carliste. Je vous tiendrai au courant de ce qui viendra à ma connaissance sur le compte de cet ecclésiastique" .

Joaquín Abarca, évêque de León

Au printemps 1835, cet évêque, ministre de Don Carlos, prétend se rendre de Londres en Navarre. Surveillé par la police, il est arrêté dans un hôtel de Bordeaux et comme le gouvernement désire que cet agitateur s'éloigne des Pyrénées, on l'envoie à Strasbourg:

"L'évêque de León, ministre de Don Carlos, a récemment quitté Londres avec le dessein de passer en Navarre. On affirme qu'il est arrivé à Bruxelles le 2 de ce mois muni d'un passeport napolitain probablement sous un nom supposé; que le 3 il a fait l'acquisition d'une calèche, enfin, qu'il devait se diriger le 4 ou le 5 sur l'Esdpagne en passant par Paris, Bordeaux et Saint-Jean-de-Luz. Pour plus de sécurité, il aurait chargé un sieur Cosset de lui procurer un autre passeport. On le dit porteur d'une somme considérable: il voyage avec son chapelain [Ramón Pecondón].
Prenez immédiatement toutes vos mesures pour empêcher l'évêque de León de s'approcher des Pyrénées. S'il se présente dans votre département, vous le tiendrez sous bonne garde avec les personnes de sa suite et vous m'avertirez sans retard. Le nom de famille de ce prélat est Joachim Abarca, voici son signalement: 50 ans, 5 pieds 4 à 5 pouces, gros, figure ronde, la vue très basse, ne portant pas de lunettes, cheveux très noirs" .
Huit jours plus tard cet avis du commissaire arrive à la préfecture:

"Je m'empresse de vous prévenir que la brigade de Cavignac a arrêté ce matin à son passage à Cavignac Mgr l'évêque de León [Joaquín Abarca], ministre de Don Carlos et un autre personnage signalé celui ci et désigné sur son passeport sous le nom de Sir Louis Nicolas Cominet et l'évêque sous celui de Jean Rémi Morel. Voici une lettre que ce dernier a écrit à Mgr le cardinal de Bordeaux. Ces personnages sont retenus à Cavignac par la simplicité du brigadier auquel j'écris par ordonance de les conduire devant vous. L'ordonnance attendra vos dépêches si vous en avez à expédier" .
La lettre dont il est question a disparu des archives. Mais écoutons ce que nous dit Antonio Pirala au sujet de cet évêque:
"Su destierro en Francia fue el mérito que contrajo para que Fernando le recompensara con la mitra de León en cuyo punto residió poco, llamado por el rey a su lado para elevarle a la dignidad de consejero de Estado sin perjuicio de la prelacia. Acérrimo y constante defensor del absolutismo, se estrellaba ante su pertinacia aragonesa cuando tendía a modificar en un ápice el sistema que jurara defender. Para él no avanzaban las ideas, no había circunstancias, no se sucedían los siglos, la tolerancia era un crimen y nada concedía a la época" . (Son exil en France fut son seul mérite pour que Ferdinand le récompense par l'évêché de León où il résida peu, appelé par le roi à ses côtés et élevé à la dignité de conseiller d'Etat, sans préjudice de l'évêché. Défenseur obstiné et constant de l'absolutisme, il se heurtait à son entêtement aragonais lorsqu'il tentait de changer un iota au système qu'il avait juré de défendre. Pour lui les idées n'avançaient pas, les circonstances n'existaient pas, les siècles ne se succédaient pas, la tolérance était un crime et il ne concédait rien à son époque).

Le consul d'Espagne réagit à la présence d'Abarca:
"Ayant appris que le sieur Abarca, ex-évêque de León en Espagne se trouve dans cette ville à l'hôtel Richelieu et en état d'arrestation par ordre de l'autorité, je crois devoir appeler votre attention sur les qualités de cet individu afin que vous veuillez bien adopter les mesures nécessaires, non seulement pour s'assurer du dit sieur et de son domestique ou compagnon, mais encore des papiers et des effets qu'on aura trouvés car ils peuvent être du plus grand intérêt pour mon gouvernement. Je vous prie aussi de faire mettre cet individu en lieu de sûreté; l'hôtel où il est et les gendarmes qui le gardent ne me paraissent pas suffisants. Il devrait être aussi sans communication. Vu qu'il a un passeport sous un faux nom et que nous sommes sûrs qu'il allait rejoindre Don Carlos, je crois que vous êtes suffisamment autorisé à adopter ces mesures en attendant que votre gouvernement vous ait tracé votre conduite ultérieure. Le dit ex-évêque ayant été déclaré par mon gouvernement ennemi de ma Souveraine, sa garde intéresse également au gouvernement français et à celui d'Espagne, d'après le traité de la quadruple alliance et l'harmonie qui existe heureusement entre nous deux. Je suis bien fâché de vous importuner avec une demende qui serait en opposition avec mes sentiments personnels par rapport à la dignité de l'intéressé, mais vous devez observer que la conduite criminelle du sieur Abarca me met à couvert. J'espère, M. le préfet, que vous voudrez bien me faire connaître votre résolution afin que je puisse en informer mon gouvernement" . Santiago de Aldama.

Le préfet de Poitiers a également arrêté lui aussi un évêque de León et écrit le même jour que Santiago de Aldama au préfet de Bordeaux:
"Vous avez probablement reçu de M. le ministre de l'intérieur l'avis que Mgr l'archevêque de León, ministre de Don Carlos, cherchait à pénétrer en Espagne par la France. Je viens de retenir deux voyageurs dont l'un paraît être ce personnage et j'ai immédiatement prévenu M. le ministre par une dépêche télégraphique, mais sans avoir pu présenter par cette voie concise toutes les raisons qui semblent établir l'identité. Je le fais ce soir par un rapport qui n'arrivera qu'après demain à Paris. Il ne serait pas impossible que sur ma dépêche le ministre me prescrivît de relâcher ces voyageurs et que sur mon rapport il y eût de nouveaux ordres à donner. Alors il vous les adresserait et pour en faciliter l'exécution, je vous communique d'avance des renseignements qui me paraissent opportuns. Ces voyageurs sont M. A. Cossé et M. Rémond Pécondon. Ils voyagent dans la même calèche et ont l'un et l'autre des passeports belges. Mais M. Cossée a fait mettre sur le sien: "Voyageant seul", et il n'envoie que son passeport pour obtenir des chevaux. C'est sans doute ainsi qu'il a pu conduire son compagnon jusqu'à Poitiers. L'autre remplit toutes les conditions d'âge, de signalement et d'antécédents qui m'étaient indiqués. Il porte 50 ans, a la vue basse, vient d'Angleterre, est gros et a un cachjet ecclésiastique sur la figure. Les cheveux seuls diffèrent mais il a pu les teindre. M. Cossée voyage bien sous son vrai nom mais il s'était chargé en Belgique de procurer un passeport à l'évêque de León. Si ces voyageurs sont autorisés à continuer leur voyage, je vous engage néanmoins à les surveiller dans la possibilité de nouveaux ordres" .

"MM. Iñigo Espeleta et Cie refusent de compter des fonds à l'évêque de León sur la lettre de crédit dont il est porteur. J'ai l'honneur de vous adresser la lettre que ces messieurs m'adressent. Leur refus est péremptoire et basé sur le motif qu'ils n'ont point de fonds à la disposition du tireur ni aucune relation d'intérêt avec lui:
"M. le commissaire; vous vous êtes présenté chez nous avec une lettre de crédit en faveur de M. Joaquín Abarca donnée par M. Elizalde de Londres pour toucher une somme de 5000 francs sur le dit crédit. Nous venons, Monsieur, vous faire part que n'ayant pas viré de fonds appartenant à M. Pío Elizalde ni aucune autre relation d'intérêt avec le susdit, nous ne pouvons pas compter aucune somme à M. Joaquín Abarca sur la dite lettre de crédit" .

Pendant ce temps, le ministre de l'Intérieur, lui, aimerait bien savoir lequel des deux évêques est celui qui doit être retenu prisonnier.
"Votre collègue de la Vienne est de plus en plus persuadé que le sieur Pécondon retenu à Poitiers n'est autre que l'évêque de León. Comme c'est à Bordeaux que l'identité peut être exactement vérifiée, je viens de l'inviter à faire conduire ce voyageur devant vous. Je vous prie de vous concerter avec le consul d'Espagne et de ne rien négliger pour éclaircir toute cette intrigue. Avez vous la certitude que la personne retenue à Bordeaux est bien l'évêque de León? Des Espagnols digne de foi et connaissant le prélat vous ont-ils attesté de son individualité? Quel genre de preuves avez-vous recueilli? Il se peut que le voyageur de Poitiers soit le colonel Madrasso dont je vous ai transmis le signalement ou bien le sieur Pío Elizalde, agent direct de Don Carlos pour tout ce qui se rapporte aux emprunts. Vous devriez les faire interner à Amiens sous la surveillance d'un gendarme. Mais l'évêque de León devrait continuer à être gardé à vue jusqu'à nouvel ordre. Vous savez que le sieur Pécondon voyageait avec un sieur Cossée. Celui ci étant belge, il n'y a pas lieu de le retenir plus longtemps. J'ai fait connaître à M. le préfet de la Vienne qu'il pouvait lui laisser continuer sa route librement. Mais vous ferez procéder à une visite de la calèche et des bagages du sieur Pécondon. On m'assure qu'il est en possession de papiers et de valeurs d'une grande importance. Pour qu'il n'en soit rien détourné en route, le scellé sera apposé sur ses malles à Poitiers" .

Joaquín Abarca prépare sa défense, mais il est toujours sous surveillance:

"Monseigneur l'évêque de León a bien voulu me choisir pour son avocat et m'appeler auprès de lui. Jaloux de répondre à cette marque de confiance de sa grandeur, je vous prie de donner des ordres pour que les gendarmes placés à la porte de l'appartement où il est détenu me laissent communiquer avec lui toutes les fois que ce prélat croira devoir réclamer mon ministère" .

Pour l'évêque le voyage vers Strasbourg a commencé:

"Je m'empresse de vous informer que M. l'évêque de León, principal ministre de Don Carlos dont vous m'aviez fait l'honneur de m'annoncer le passage dans le département de l'Allier est arrivé à Moulins le 2 de ce mois entre 10 et 11 heures du soir accompagne de son chapelain Ramond Pécondon. Il est descendu à l'hôtel de la poste aux chevaux où je suis allé le voir le 3 à l'effet de m'assurer dans quelle position il se trouvait, s'il avait quelque réclamation à faire, quelque besoin à exprimer. J'ai pu juger par cette entrevue que le prélat est résigné à son sort et qu'il se loue des égards qu'on a pour lui. Il se dit pénétré de vénération pour M. le Roi des Français et de la plus haute estime pour M. le ministre de l'intérieur. Ce sont ses expressions. C'est après 12 heures de repos dans cette ville que les voyageurs en son repartis pour leur destination, Strasbourg" .

En fait l'évêque doit certainement se trouver à Moulins depuis le 1er mai puisque nous trouvons dans les documents de voyage à Strasbourg une facture datée du 2 mai:

"Reçu de M. Lofficier de gendarmerie la somme de treize francs cinquante centimes pour réparation de la voiture savoir ressoudé les deux lanternes

Posé trois vert 6,70
2 liand 2,05
Trois boulon 1,50
Cinq écroux 1,10
Une boucle neuf à la chainette et recoudre le cuir 2,25
13,50

Moulins le deux mai dix huit cent trente six. Mayares."

"Après avoir été arrêté à Bordeaux et renvoyé de France par Strasbourg, Joaquín Abarca, évêque de León, ministre de Don Carlos, est retourné en Angleterre par la Hollande. Il avait annoncé et fait publier par quelques journaux que son intention était de passer en Italie, mais il n'avait d'autre but évidemment que de donner le change sur ses véritables projets. L'évêque de León se propose de tenter de nouveau le passage par la France pour se rendre en Navarre. Auprès de lui se trouve le sieur Auguet de Saint Sylvain, ex-officier de la gendarmerie de Paris à qui le titre de baron de los Valles a été conféré par Don Carlos en récompense du dévouement qu'il a montré à sa cause. C'est un homme très avisé et d'ailleurs familier avec les intrigues de tous genres. Quelle route suivront ces deux voyageurs? On l'ignore, mais on dit qu'ils entreront en France par Mézières (ce qui est peu probable) et qu'ils passeront par le département de la Dordogne (ce qui n'aurait rien de surprenant). Comme il faut se tenir en garde sur plusieurs points à la fois, j'envoie leur signalement dans différentes directions:

Joaquín abarca Auguet de Saint Sylvain
né à ? ?
âgé de : 52 ans 40 ans
Taille : 1.78 1.72
Cheuveux : châtains foncé grisonnant noirs
Sourcils : id. id.
Front : rond haut
Yeux : gris gris
Nez : large bien fait
Bouche : moyenne moyenne
Barbe : châtain brune
Menton : à pochette rond
Visage : ovale et large ovale
Teint : très brun
Marques particulières : beaucoup d'embompoint physionomie très animée



Quelques années plus tard, nous trouvons sur la liste des personnes exilées en février 1839 par ordre de Maroto: l'évêque de León et Don Ramón Pecondón, son secrétaire; puis suivent sur la liste Don Juan Echeverría, président de la junte de Navarre, Don José Arias Teijeiro, ministre des affaires étrangères,... etc .

Le général Maroto

Ce général est d'abord signalé au début de l'année 1837. Il se cache sous le pseudonyme de Lafon, ou comte de Rotova, ou peut-être Sylva, la police n'en est pas sûre; toujours est-il qu'il est venu à Bordeaux dans le but de réunir des fonds pour Don Carlos:

"D'après un rapport qui mérite une certaine confiance, le général espagnol Maroto dont je vous ai transmis le signalement le 19 novembre 36 doit être actuellement à Bordeaux où il a été vu très récemment:

1°) Chez le sieur Laffargue, maison de soieries vis-à-vis de la comédie;

2°) Chez M. Meyer, consul général des villes Hanséatiques;

3°) A la promenade avec un homme de petite taille âgé d'environ 40 ans que l'on croit être un agent employé à la Bourse qui se nommerait Lagarde" .

Quelques jours plus tard, la police confirme l'information:
"Je ne serais pas surpris que les renseignements qui vous sont parvenus sur la présence à Bordeaux du général espagnol Maroto émanassent de la même source que ceux que j'ai reçus il y a quelques jours car ils sont en tout point conformes sur ces données et sur l'indication du faux nom sous lequel se cacherait cet étranger. J'ai prescrit des recherches dans tous les hôtels et maisons garnies de Bordeaux et une surveillance très active aux environs de la demeure des sieurs Lafargue et Meyer mais ces mesures n'ont produit jusqu'à ce jour aucun résultat. L'agent secret qui affirme avoir vu Maroto assure aussi que ce général carliste est venu ici pour y recevoir une somme de 300 000 francs qui serait destinée à Don Carlos. Il ne partirait pour l'Espagne qu'après avoir touché cette somme. La surveillance continue et j'aurai soin de vous tenir au courant des observations auxquelles elle pourra donner lieu".

"Avant la réception de l'avis de M. le ministre concernant le général Maroto, j'avais été informé par deux rapports d'agents secrets de la présence à Bordeaux d'un personnage espagnol qui d'après le rapprochement du signalement de Maroto me paraissait pouvoir bien être lui. Le premier avis qui m'en fut donné portait la date du 11 février dernier et indiquait que ce carliste était logé à l'hôtel de Nantes rue Esprit des Lois et le second dans l'un des hôtels de la Porte Dijeaux où ce général se cachait sous le nom de Lafon (cet avis fut donné à M. le préfet). Tous ces hôtels furent explorés sans résultat. Enfin un troisième avis venait de m'affirmer que le général Maroto était logé à l'hôtel Marin et qu'il s'y cachait sous l'un des noms de Lafon, comte de Rotova, ou Sylva. En conséquence, hier matin, 9 mars courant, à 1 heure du matin, après avoir fait garder toutes les issues extérieures de l'hôtel désigné, les 54 chambres, cabinets et greniers ont été exactement visités, et le personnage activement recherché ne s'y est point trouvé et n'y est point venu loger suivant l'affirmation de M. Prebay, maîte d'hôtel, qui se fait remarquer par son exactitude à déclarer tous les voyageurs admis chez lui. Il me paraît d'ailleurs très peu probable que le général Maroto soit ici où moins que partout ailleurs il eût pu échapper à la surveillance dont il est l'objet par l'assiduité et la fréquence des visites faites dans les hôtels garnis. Je serais assez disposé à croire que l'avis donné à M. le ministre est parti du même point que tous ceux que j'ai reçus à cet égard et que les uns et les autres n'ont été transmis que pour faire porter une surveillance là où elle était moins nécessaire que partout ailleurs" .

Un an plus tard, le commissaire ne se souvient pas qu'il avait signalé au préfet la présence à Bordeaux de Maroto sous un nom d'emprunt. Pourtant celui-ci se trouve encore à Bordeaux:

"On dit que le comte de Rotova doit partir aujourd'hui pour Paris et vérification faite sur les registres du départ des diligences, on n'y a point trouvé de renseignements. Toutefois il aurait pu ne se servir que de son nom que je ne connais pas [Maroto!] et négliger à dessein de faire porter ses qualités comme moyen propre à détourner l'attention de la police de la capitale" .

Dans une conversation qu'il eut en Espagne avec un étranger le 15 juin 1838, quatre mois après la lettre qui précède, Maroto, qui se trouvait effectivement à Bordeaux, dit ceci: "La conduite du roi envers moi est indigne: m'envoyer chercher à bordeaux pour me placer à la tête de l'armée et depuis trois semaines que je suis ici ne m'avoir pas même consulté une seule fois ni rien dit qui puisse me faire croire qu'il pense à m'employer. C'est affreux! aussi suis-je décidé, demain je retourne en France" .

Ce retour en France, si l'on en croit Georges Mitchell , n'a rien d'un sacrifice: "En 1838 il [Maroto] profita de la sécurité qu'il devait à la bonté ou au calcul prudent du général Harispe pour vendre ses chevaux et acheter pour 60.000 francs une belle maison de campagne dans les environs de Bordeaux; cette propriété est simplement un objet de luxe qui ne produit rien et occasionne de grandes dépenses à son possesseur; ce qui prouve qu'au milieu de la misère qui affligeait l'armée carliste, et même le prince, dont on défendait les droits au prix de tant de sang et de si grands sacrifices, Maroto, qui ne s'était jamais exposé à verser une goutte du sien avait su cependant mettre le temps à profit d'une manière avantageuse pour son avenir".

Axe Londres-Bordeaux

Mendizábal, banquier espagnol installé à Londres, vient d'être nommé ministre des finances en Espagne. Il doit donc passer par Bordeaux pour se rendre à Madrid. Mais Don Carlos lui aussi bénéficie d'argent frais venu de Londres et transitant par Bordeaux: la femme de Lord Stanley, ou bien ces quatre anglais dont il sera question au mois d'août participent au trafic:
"Je remarque qu'en ce moment un nombre assez considérable de voyageurs étrangers et nationaux traversent la France en tous sens, soit pour se rapprocher de l'Espagne, soit pour s'y rendre. Les opinions et même les actes de la plupart les rattachent au parti carliste; cet état de choses appelle une attention particulière. Je vous recommande donc expressément:

1°) de m'adresser l'état nominatif avec vos observations des individus auxquels dans votre département viennent d'être expédiés des passeports vers cette direction ou pour s'embarquer.

2°) de prescrire de la manière la plus positive aux fonctionnaires qui vous sont subordonnés et à la gendarmerie de procéder sans relâche à l'examen des titres des voyageurs en passage si les signalements sont en rapport avec les porteurs de ces titres. S'il est présumable qu'il y ait opposition de noms et de qualités, les voyageurs doivent être retenus en attendant ma décision ultérieure et, s'il y a lieu, livrés à la justice. Vos rapports à leur sujet doivent me parvenir sans aucun retard. Transmettez-moi également l'état des voyageurs qui ont librement continué leur route. Il est nécessaire de redoubler de surveillance et d'attention lorsqu'il s'agit d'Espagnols et d'Italiens réfugiés et autres. Les premiers ne pouvant se déplacer sans autorisation, il faut généralement que les passeports des derniers soient visés par les agents diplomatiques de leur nation. Ces mesures, Monsieur, dont les circonstances actuelles attestent l'importance, ont pour objet de prévenir toute surprise et de paralyser dans l'intérêt de notre sécurité de dangereuses machinations politiques. Tenez la main à ce qu'elles soient scrupuleusement exécutées et faites m'en connaître au fur et à mesure les résultats. J'apprends à l'instant que l'Infante Marie, femme de Don Carlos a quitté Londres accompagnée de M. Sampajo, ancien consul général de Don Miguel et qu'ils se proposent de se rendre en Espagne en traversant la France. Il faut donc redoubler de vigilance pour constater l'identité des voyageurs Espagnols et Italiens, celle surtout des femmes que leur accent étranger feraient supposer d'être la princesse. Je n'ai pas besoin de vous recommander d'éviter toute vexation inutile; mais vos mesures doivent être prises de telle sorte que si l'Infante Marie se présentait déguisée ou autrement, vous puissiez l'empêcher de continuer sa route. Vous auriez soin de m'avertir dans ce cas par la voie du télégraphe ou par estafette" . A. Thiers.

"Quatre Anglais, M. le capitaine Richard Aplin, M. Richard Walkinshaw, Georges Adams et James Walkinshaw viennent de prendre à l'ambassade d'Angleterre à Paris des passeports pour Bordeaux. Comme il y a des motifs de croire que leur voyage n'est pas étranger à l'expédition de Don Carlos, je m'empresse d'appeler sur eux votre attention particulière. Si ces étrangers manifestent l'intention de se rapprocher des Pyrénées, vous les manderez à votre préfecture. Vous ne leur laisserez pas ignorer que l'administration a conçu des doute fâcheux sur leurs projets et vous chercherez à les détourner d'aller plus loin en leur déclarant que des ordres ont été donnés à la frontière pour les empêcher de passer en Espagne. Vous recommanderez qu'on ne vise de nouveau leur passeport qu'autant qu'ils retourneraient sur leurs pas" . Thiers.

Le préfet a répercuté ces ordres et la réponse ne se fait pas attendre puisque deux jours plus tard le commissaire dispose des papiers de ces quatre Anglais:
"Les quatre Anglais que vous m'avez signalés sont à Bordeaux. Leurs passeports sont entre mes mains. Je me suis empressé de me rendre à l'hôtel où ils sont descendus. Ils ne s'y trouvaient pas pour le moment. Je viens de leur écrire pour qu'ils aient à se présenter à votre audience demain à 11 heures" .

"Monsieur Mendizábal nommé ministre des finances en Espagne doit arriver très incessamment de Londres à Paris. Il se rendra ensuite à Bordeaux où il s'embarquera pour Lisbonne à bord d'un bâtiment à vapeur de la marine Royale d'Angleterre. Lord Palmerston a demandé que ce bâtiment soit autorisé à remonter la Garonne jusqu'à Bordeaux. C'est l ministre de la Marine qui est chargé de donner à cet égard les ordres convenables. J'ai crû devoir vous avertir afin que vous puissiez vous concerter avec l'autorité maritime si votre concours était nécessaire" . Gasparin.

Ce Mendizábal, banquier d'origine israélite installé à Londres, "avait été avec Torrijos l'un des peincipaux chefs de l'expédition destinée à renverser Ferdinand VII" . Mendizábal réunissait les fonds et Torrijos devait avoir le commandement militaire.

Le trafic d'argent va bon train, les délations aussi:
"Je vous fais part que l'épouse de Lord Stanley, déguisée en commis voyageur, munie d'un faux passeport a logé avant hier à l'hôtel de la Paix, Fossés du Chapeau Rouge, qu'elle est partie hier dans la diligence de Bayonne pour se rendre en Espagne munie, m'assure-t'on, d'un portefeuille contenant plusieurs millions pour Don Carlos. Ces renseignements que le hasard m'a fournis, intéressent mon pays et c'est pour cela que je me hâte de vous les transmettre. Je vous aurais fait cette révélation verbalement si j'avais pu vous découvrir dans la soirée et bien qu'un écrit anonyme mérite ordinairement peu de confiance vous comprendrez, j'en suis persuadé, que cette réserve dans le cas actuel n'est point déplacée. Je suis fonctionnaire supérieur, j'ai l'avantage d'être particulièrement connu de vous et je vous engage au nom de votre patriotisme à faire le plus prompt usage possible du télégraphe si vous voulez profiter d'une belle occasion de rendre service. Je m'engage sur l'honneur de me présenter à vos remerciements si les résultats de nos démarches sont aussi heureux que je l'espère. Ne croyez pas que soit ici une sotte et plate plaisanterie. Hâtez vous sans hésiter" .

Mais le trafic d'argent suit son cours et quelques mois plus tard:
"Un sieur Georges Lesparre y Salin a dû partir de Londres dans les derniers jours de septembre pour se rendre à Bordeaux et Toulouse. On le croit initié aux intrigues espagnoles et même l'agent de la maison Gower Sobrinos et Cie. chargée de réaliser un emprunt pour Don Carlos" .

Bordeaux-Bayonne; Maison Dotézac

Quel moyen plus sûr que la ligne officielle de diligences pour faire circuler informations diverses et petits paquets de Bordeaux jusqu'à la frontière? A plus forte raison lorsqu'on peut disposer de la complicité d'un cocher. C'est ce que nous raconte le commissaire de Bordeaux: "L'an 1836, le 21 du mois d'avril, Nous, commissaire de police à Bordeaux, officier de police auxiliaire de M. le procureur du Roi ayant été informé par MM. Béchillon, commis à pied de l'administration des impôts indirects demeurant rue Ségur n° 13, Gérard, même qualité et demeure et Moulenq aussi même qualité rue Citron n° 27, que dans une visite qu'ils faisaient à l'instant même chez M. Dotézac entrepreneur de diligences, demeurant Cours du XXX Juillet n° 69 ils ont reconnu deux paquets qui contenaient des journeaux lettres et autres imprimés pour diverses destinations dont les adresses sont en grande partie écrites en espagnol, de tout quoi MM. les employés susdits se sont hâtés de nous informer, et en leur présence, nous avons fait vérifier le poids brut des dits paquets qui a été reconnu en présence aussi de M. Dotézac et dans son bureau être de un kilogramme neuf hectogrammes. A la première inspection des iumprimés sur feuilles volantes, nous avons reconnu qu'ils venaient de la partie du territoire espagnol occupée par Don Carlos et qu'ils traitaient principalement des questions politiques. Sans aller plus avant, nous avons demandé à M. Dotézac s'il était chargé de la remise à leurs adresse des dits paquets, imprimés ou lettres. Il nous a répondu qu'il n'avait aucune connaissance de cette expédition et qu'il en ignorait le contenu. Nous lui avons demandé par quelle voie il avait reçu ces paquets, il nous a indiqué M. Blaise Fringuet conducteur de la voiture appartenant à son administration sur la route de Bordeaux à Bayonne et retour. Sans nous arrêter à ce dire nous avons déclaré à M. Dotézac la saisie provisoire des dits paquets que nous avons transportés de suite à la mairie, au bureau de la permanence pour procéder à une plus ample vérification et nous nous sommes fait accompagner du dit conducteur afin d'obtenir de lui tous les renseignements désirables sur les causes et les circonstances du transport dont il s'était chargé après avoir préalablement déclaré à M. Dotézac procès verbal pour contravention aux lois et règlements sur le service des postes et l'informant que la remise des pièces qui en font l'objet sera faite par nous à l'autorité compétente pour par elle être prise telle mesure qu'elle avisera [...]. Procédant ensuite à la recherche des renseignements nous avons interpelé le sieur Blaise Fringuet conducteur susnommé de nous dire quel jour, en quel lieu et de quelle maison il avait reçu les deux paquets relatés au présent, en quelle qualité il appartenait à l'administration des diligences et s'il était dans l'usage de faire ainsi des transports de cette nature; il nous a répondu: "j'appartiens à l'entreprise de MM. Dotézac et Cie. en qualité de conducteur des voitures sur la route de Bordeaux à Bayonne depuis 19 ans, j'ai reçu les paquets que vous avez saisis à Saint Esprit près de Bayonne au moment où on changeait de chevaux. Celui qui me les a remis m'a paru être un portefaix ou un commissionnaire. Il pouvait être 8 heures ¼ du matin. Quant aux deux lettres pour Bordeaux, sur l'une était écrit au crayon (avec 30 francs) elles m'ont été remises à Bayonne par deux personnes dont j'ignore le nom et je me suis chargé d'avancer les 30 francs dont le remboursement à Bayonne m'a été garanti par un de mes amis qui était présent. Nous lui avons ensuite demandé s'il connaissait le contenu du paquet, il a répondu qu'il l'ignorait entièrement; il ajoute qu'on lui avait recommandé de faire l'enregistrement des dits paquets pour les remettre au bureau de la diligence de Bordeaux où ils devaient être réclamés par quelqu'un qu'on ne lui a pas nommé, que c'était là tout ce qu'il pouvait dire; qu'au surplus il avait oublié de faire enregistrer à Dax mais que son intention était de les déclarer en arrivant à Bordeaux; que c'est pour la première fois qu'une pareille chose lui arrive [...]" .

Paris-Bordeaux

Sous couvert de prétendues réunions de famille ou par le biais de fausses adresses, certains complices de Don Carlos tentent de se rapprocher de la frontière espagnole ou de faire circuler des informations. Mais le préfet veille:

"Faites surveiller Madame de Marthonis partie de Paris le 21 pour Bordeaux. Elle est mêlée à toutes les intrigues carlistes; son voyage est suspect. Si elle quitte Bordeaux vous m'avertirez et la signalerez sur la route qu'elle devra suivre" .

"Je suis averti que le vicomte de Canellas, agent direct de Don Carlos à Paris, entretient une active correspondance avec Bayonne. Les lettres lui sont adressées sous le nom de M. et Mme Klindworth, rue Godot de Mauroi n° 2. Mais elles sont envoyées d'abord à Bordeaux, soit chez M. Estiban (Peut être le tailleur Estibeau), négociant fossés de l'Intendance n° 62, soit à M. le docteur Bancal, qui se chargent, dit-on, de les mettre à la poste dans cette ville. Je crois utile de vous communiquer ces renseignements qui peuvent faciliter votre surveillance" .

"M. Sudre des Ardouins, chef d'escadron en solde de congé a obtenu le 3 décembre dernier de M. le lieutenant général commandant la 1ère division militaire une permission pour se rendre de Versailles à Bordeaux où réside sa mère et de là à Perpignan où il a déclaré être appelé par des affaires d'intérêt. On assure que le but secret du voyage de cet officier supérieur était de porter à la frontière d'Espagne le produit de souscriptions légitimistes faites en faveur de Don Carlos. Cette imputation est sans doute hasardée, elle n'en mérite pas moins d'être soigneusement vérifiée. Prenez, je vous prie, d'exactes informations en évitant toutefois d'éveiller les soupçons de M. des Ardouins, de ses parents et de ses amis" .

"L'ambassadeur d'Espagne m'annonce qu'un des plus dangereux partisans de Don Carlos doit se trouver à Paris s'il n'est pas déjà parti pour Bordeaux. Il s'agit de Vicente Batanero, ancien chanoine de Cuenca et un des chefs de guerrilla les plus actifs. Je vous prie de faire rechercher cet ecclésiastique et de l'empêcher de s'approcher des Pyrénées. Il voyage sous le nom de Blanco, circonstance qui autoriserait son arrestation aux termes de l'article 154 du code pénal" .

"On m'assure qu'un nommé Crouillebois, qui a été officier de l'empire, est récemment parti de Paris pour aller à Bordeaux à l'effet d'y organiser un recrutement dans l'intérêt de Don Carlos. Je vous prie de prescrire la recherche de cet individu afin que ses démarches soient tenues en observation" .

Extrait de la réponse du préfet du 1er avril 38: "[...] Il a été employé pendant cinq ans, non pas dans une étude d'avoué mais chez un sieur Piot, avocat consultant et agent d'affaires demeurant rue de Choiseul n° 1. Il a été renvoyé il y a deux mois non pour infidélité mais parce qu'il empruntait de l'argent aux clients de son patron. On annonce à son domicile qu'il est parti pour son pays [Le Calvados] il y a 8 ou 10 jours, sa mère étant très dangereusement malade. On ajoute qu'il croit en hériter de 50 à 60 000 francs. M. Piot, son ancien patron, craint qu'il n'ait pris la direction de Bordeaux pour emprunter de l'argent à M. le préfet de la Gironde qui est un de ses clients. Du reste, le sieur Crouillebois n'est pas un homme politique. Il est amateur de la bonne chère et de la toilette et n'est pas à même de satisfaire ses goûts. On assure qu'il n'est nullement à craindre et peu en position d'organiser un recrutement dans l'intérêt de Don Carlos".
Mais est-ce réellement un héritage que va chercher le sieur Crouillebois?

On signale encore au départ de Paris un autre suspect:

"Je m'empresse de vous annoncer que le sieur Théodore Détroyat qui a fait l'objet d'une correspondance entre vos bureaux et mon ministère est parti samedi soir à 5 heures pour Bordeaux par les messageries de la rue Notre-Dame-Des-Victoires où il a été enregistré sous le nom de Estoziat. Cet individu se dirige probablement sur Bayonne où je le signale à M. le sous-préfet. Il n'a nullement caché pendant son séjour à Paris le but qui l'y avait amené et il a visité tous les agents de Don Carlos les plus connus. Ci-joint le signalement de cet individu: Né à Bayonne, 35 ans, 1m 60, front moyen, cheveux et sourcils noirs, nez ordinnaire, yeux bruns, bouche moyenne, barbe brune, menton rond à fossette, visage ovale, teint brun, profession aubergiste, marques particulières: légèrement gravé" .

Si nous observons les feuilles d'arrivée des voyageurs par le courrier de Paris nous pouvons constater que nombre d'entre eux portent des noms espagnols. Souvenons nous également du surnom de ce chef de la junte carliste catalane, El Caragol. Cela n'a semble-t'il pas éveillé les soupçons de notre préfet:

"- 1er avril: 1, M. le comte Campuzano (depuis Paris). 2, Janin (depuis Paris).
- 2 avril: 1, Escarraguel
- 6 avril: 1, M. Oviedo (depuis Paris)
- 9 avril: 1, de Portillo" .
Château-complice 1835; Marquis de Pichon

Au printemps 1835, le marquis de Pichon Longueville, légitimiste bien connu, facilite depuis son château le passage en Espagne de certain officiers espagnols. Le ministre s'en inquiète auprès du préfet:

"Je suis averti qu'on fait en ce moment d'actives démarches auprès des officiers démissionnaires ou en disgrâce pour les déterminer à prendre du service dans l'armée de Don Carlos. M. le marquis de Pichon à Bordeaux serait chargé de faciliter à ces officiers les moyens de passer en Espagne. On désigne l'hôtel de la Providence près de la poste à Bordeaux comme rendez-vous habituel des agents légitimistes. Je ne puis qu'appeler sur ces deux faits votre attention particulière. Le premier surtout appelle toute votre surveillance" . Déjà en 1833, le 22 octobre, le commissaire écrivait au préfet: "M. Joseph de Saint Exupéry, 55 ans, logé à l'hôtel de la providence et connu ainsi que toute sa famille pour un légitimiste outré est parti hier pour l'Espagne avec des intentions qu'il n'est pas difficile d'expliquer" . La surveillance continue:
"La maison du marquis de Pichon, [carliste] est tenue en observation permanente. [...]" .

"Il résulte de la surveillance que je fais encore à l'égard de M. Anténor Phales de la Rosière, qu'il a déjeuné hier dans son appartement, Allées d'Orléans n° 14, avec MM. Pichon de Longueville, de Lavaur et Desplanches, (celui-ci carlo-républicain). Le déjeuner s'est prolongé jusqu'à 4 heures du soir. Je connais assez particulièrement M. desplanches pour obtenir de lui quelques particularités sur la réunion. M. de Rosière manifeste l'intention de partir lundi pour Biarritz dans les Pyrénées sous le prétexte de prendre les eaux" .

Un journal espagnol à Bordeaux

En septembre 1835, le "Sancho Gobernador", journal de tendance carliste puisque le consul semble s'en indigner, est édité à Bordeaux.
Mais nous n'avons pas pu consulter ce journal qui a malheureusement disparu du dossier des Archives. Seule reste une information du consul:
"L'opinion que vous avez formée sur la rédaction du premier numéro du journal espagnol publié dans cette ville sous le titre de "Sancho Gobernador" me parait exacte. J'ai remis le 16 juillet dernier au gouvernement le prospectus qui avait paru. Je demandais des instructions pour le cas de la publication mais je n'en ai pas reçu. Je profite de cette occasion pour appeler votre attention sur les publications dans cette ville du journal "La guienne" qui "califie" Don Carlos roi légitime d'Espagne et la reine Isabelle "usurpatrisse" avec d'autres "califications" injurieuses. Vous trouverez inclus l'exemplaire du journal espagnol que vous m'avez communiqué" . Santiago de Aldama.

Château-complice 1836 et Marquis de Lur Saluces

L'abbé Miñano, carliste autorisé à s'installer en France par le gouvernement, est accueilli à Château-Margaux:

"Un prêtre espagnol nommé Miñano qui réside tantôt à Bordeaux tantôt à Bayonne est depuis longtemps signalé comme un agent d'intrigues carlistes. On le dit en relation avec les notabilités légitimistes du pays et toujours disposé d'ailleurs à répandre de fausses nouvelles. Le ministre d'Espagne à Paris, désire que M. Miñano soit éloigné des Pyrénées. Sa demande me paraît d'autant plus fondée que les menées de cet ecclésiastique ne sont pas un mystère pour les personnes qui le connaissent. Invitez-le, je vous prie à transférer sa résidence à Orléans et rendez-moi compte de son départ" . Gasparin.

"Le sieur Miñano, prêtre espagnol que je vous avais invité à faire interner pour carliste exalté doit être en ce moment à "Château-Margot" auprés de M. Aguado son ami. J'apprends qu'il est autorisé par ordonnance royale à fixer son domicile en France. Il n'y a donc pas lieu de l'inquiéter en aucune manière. L'ordonnance lui donne le droit de résider où il le juge convenable, à Bayonne comme à Bordeaux, il jouit à cet égard du même privilège que les Français. Il a été constaté d'ailleurs que sa conduite depuis longtemps était plus mesurée. Si vous avez donné des ordres pour l'éloigner de votre département, empressez-vous, je vous prie de les révoquer" .

Miñano est chez M. Aguado, mais une autre famille carliste notoire de Bordeaux, les Lur Saluces, qui avaient déjà hébergé Don Carlos lors de son passage dans la région, accueillent aujourd'hui Don Miguel, despote portugais:

"Il n'existe pas dans la Gironde de commune du nom de Balzac. Nous avons la commune de Balizac, dans l'arrondissement de Bazas et celle de Barsac dans l'arrondissement de Bordeaux. Balizac est située au milieu des landes dans une contrée d'un accès difficile. Barsac, par son voisinage de la commune de Podensac où il existe une famille carliste fort influente, pourrait bien offrir un asile à Don Miguel. C'est dans le château de M. de Lur Saluce à Podensac que séjourna Don Carlos en passant en Espagne.

Voici le signalement de Don Miguel:

né à : ?
âgé de : 30 à 35 ans
taille : 4 pieds 10 à 11 pouces
cheveux : noirs bouclés
sourcils : noirs
yeux : noirs très vifs
nez : bien fait
marques particulières : portant moustache, jolie tournure quoique un peu gros, organe très désagréable, parlant à paine le français.


Ce Don Miguel, monarque absolu, que Lur Saluce a accueilli dans son château, est arrivé au pouvoir grâce à un coup de main de sa mère l'Infante d'Espagne Carlota Joaquina, contre son père le roi Jean VI. Ayant régné par la terreur sur le Portugal, il dut s'enfuir de Lisbonne après l'arrivée de Don Pedro, son frère aîné, qui venait défendre les droits de sa fille Dona María en 1833. La France et l'Angleterre avaient fait cause commune avec les constitutionnels d'Espagne et du Portugal par le jeu de la quadruple alliance et Don Miguel, vaincu, en vertu de la capitulation d'Evora dut quitter le royaume pour se retirer dans un premier temps à Rome puis en Autriche. Autres complicités carlistes

En été 1834, le maire de Bayonne, déjà remarqué pour des trafics de chevaux, semble s'occuper également de trafic d'armes:

"J'ai lu avec soin la note que vous m'avez communiquée par votre dépêche du 12 du courant. J'ai pris des renseignements sur leur contenu, je crois pouvoir vous assurer que tout cela n'est qu'un roman comme la police doit être habituée à en recevoir fréquemment. C'est l'œuvre d'un intrigant qui a besoin de quelques écus et qui espère se les peocurer en dénonçant le prétendu complot: La Teste de Buch est une petite ville à 14 lieues de Bordeaux sur les bords du bassin d'Arcachon. La population de cette ville est dans les meilleurs principes du monde. Les chefs de la douane sont aussi fort dévoués au gouvernement. Aucun carliste considérable n'habite de ce côté, personne n'y a jamais pensé à faire d'expédition d'armes pour les factieux espagnols. Il y a de là aux côtes d'Espagne 50 lieues de trajet qui s'opposent à toute relation clandestine. La contrebande n'a jamais eu d'activité sur cette côte. MM. Ravez, Beyermann, Southure et Jarrige habitent tous Bordeaux ou les environs de Bordeaux. M.Beyermann qui est propriétaire du clos Haut-Brion réside une partie de l'année dans la commune de Pessac; c'est le plus voisin de La Teste de Buch, il en est à 13 lieues. Ces quatre MM. sont [manuscrit illisible à cet endroit], les trois premiers surtout.
Ils sont connus pour un grand attachement à l'ancienne dynastie mais ils ne le sont pas moins par leur prudence. Depuis quatre ans aucun d'eux n'a pris part aux intrigues qui ont pu se tramer contre le gouvernement.
M. Ravez a passé l'été loin de la Gironde, en Italie, à Prague ou à Vienne. M. Carayon-Latour dont parle aussi la note vient seulement d'arriver à Bordeaux, il est depuis 9 mois absent. Ni l'un ni l'autre n'ont pu jouer le rôle que votre agent leur assigne. Le dernier est un homme fort raisonnable ami du duc de Dalmatie, riche de dix ou douze millions, ne tenant beaucoup ni au gouvernement actuel, ni au gouvernement qui est tombé en 1830. Très désireux de vivre tranquille et se [illisible] bien, de garde de se compromettre. Quant à MM. Gauthier, Southure et Sauvage, tous deux aiment la nouvelle dynastie, tous deux professent les meilleurs peincipes. L'un vient d'être récemment nommé membre de la Chambre des Députés, l'autre a été fait cet hiver receveur général de la Lozère et est fort reconnaissant. Ni l'un ni l'autre ne pensent à se faire conspirateurs. M. de Sauvage est depuis plusieurs mois dans la Lozère, il est parent très proche de M. le duc Decaze et partage ses opinions politiques. Je crois pouvoir affirmer que depuis les 1000 fusils que j'ai fait saisir au mois d'août dernier aucun envoi d'armes de quelque importance n'est parti de Bordeaux pour les insurgés espagnols.
P.S.: Un fils de M. Ravez a passé quelques semaines de l'été près de La Teste de Buch. Il était avec deux autres jeunes libertins de Bordeaux et quelques femmes entretenues. Le jeune Ravez est un assez mauvais sujet qui passe pour libéral et vit dans la crapule. Dans la négociation qui eut lieu en juillet pour l'acquisition des armes que j'ai fait saisir en août, le principal entremetteur était le maire de Bayonne, homme du mouvement. Le négociant de Bordeaux qui devait fournir les fonds est un de nos adjoints de maire. Celui-ci est le seul qui ne paraisse pas avoir connu le mystère de l'opération. Pour acheter des fusils, Don Carlmos n'a pas besoin de s'adresser aux coryphées du parti carliste" .

On signale d'autres carlistes depuis Toulouse:
"Il résulte d'un renseignement de police que je viens de recevoir que les frères Servat qui ont fait l'objet de communications sont en relation avec un nommé Lescouve, directeur d'un bureau de placement à Bordeaux rue Sainte-Catherine n° 56. Ce dernier m'est signalé comme un des agents du parti chargé de recruter pour l'armée de Don Carlos. Veuillez, je vous prie, faire surveiller d'une manière particulière la conduite et les relations du sieur Lescouve. Cette surveillance vous paraîtra d'autant plus importante en ce moment, que l'un des frères Servat a été récemment arrêté dans le département de l'Ariège comme étant impliqué dans une affaire d'embauchage qui s'y instruit et qui paraît avoir des ramifications considérables" .

Mais le commissaire est formel, il s'agit d'une fausse piste, ce Lescouve n'existe pas: "Immédiatement après la réception de la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser et qui renfermait celle de M. le préfet de la Haute Garonne à l'égard d'un sieur Lescouve directeur d'un bureau de placement rue Sainte-Catherine n° 56.
Cette indication n'est pas exacte, il n'existe à cette adresse aucun bureau de placement et aucun individu du nom de Lescouve n'y est logé. Je fais continuer les recherches et aurai l'honneur de vous tenir au courant du résultat de mes démarches" .

Quelques mois plus tard, le préfet envoie son rapport trimestriel au ministre; la Gironde a vécu un hiver calme, mais les carlistes sont traités avec une suspecte bienveillance par la justice de Bordeaux:
"Je me hâte en réponse à votre dépêche du 18 courant de vous faire parvenir mon rapport trimestriel sur l'état matériel et politique du département de la Gironde. La parfaite tranquillité dont nous avons joui depuis mon dernier rapport m'avait fait perdre cet objet de vue. Le calme continue et rien n'annonce qu'il doive cesser. La longue crise ministérielle par laquelle nous venons de passer avait bien à la vérité jeté un peu de trouble et de découragement dans les esprits, mais l'heureuse combinaison qui vient d'y mettre un terme en rassurant les citoyens a dissipé toute inquiétude. Tout ce que l'on désire maintenant ainsi que j'ai eu l'honneur de vous l'expeimer dans ma dépêche du 13 de ce mois, c'est que ces crises ne se renouvellent plus. Dans le courant du mois dernier, M. le comte de Lamarthonie, l'un des carlistes les plus exaltés de cette ville que j'ai eu matière à vous signaler plusieurs fois et un sieur Garrigue, ex-aide-major dans un régiment avaient été condamnés le premier à 8 mois et le second à 6 mois de prison par le tribunal correctionnel de Bordeaux pour s'être portés à des voies de fait envers deux commissaires de police à la suite de quelques troubles qui avaient eu lieu au théâtre des Variétés pour la représentation d'un vaudeville intitulé "Judith et Olopherne". Sur l'appel interjeté tant par les prévenus que par le Procureur du Roi, la Cour Royale vient de réduire les peines prononcées par le tribunal, savoir comte de Lamarthonie à 5 mois et pour le sieur Garrigue à 4 mois de prison. Déjà lors du jugement de 1ère instance, on avait généralement blâmé l'indulgence des magistrats. Aujourd'hui, la réduction de peine prononcée par la Cour produit le plus fâcheux effet. Il serait bien à désirer que cette décision fût cassée. Je vais m'entendre avec le procureur général pour voir s'il n'y aurait pas un moyen de se pourvoir contre cet arrêt" .

Fin 1835 le ministère signale un aide de camp du maréchal Ney peu recommandable:
"Un sieur Emile Soubiran, âgé d'environ 60 ans et se disant ancien lieutenant colonel de de cavalerie, aide de camp du maréchal Ney se rend fréquemment à Lectoure où il demeure, tantôt à Bordeaux, tantôt à Toulouse où il se fait remarquer par la légèreté de ses propos. C'est un homme que l'on dit familier des intrigues politiques, toujours prêt à suivre le parti qui paie le mieux. Tout récemment, à Bordeaux, il disait à table d'hôte, sans être provoqué à parler, qu'il arrivait de Lisbonne et de Madrid chargé d'une mission spéciale. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'il est repoussé à peu près de tous les partis à cause de son inconséquence et de ses indiscrétions. On le croit aujourd'hui cependant à la solde du parti carliste espagnol. Un tel homme ne saurait être trop soigneusement surveillé" .

En été 1836, un baron français carliste intrigant est lui aussi surveillé jusqu'en Italie:
"M. le baron de Courlon (Charles-Auguste), âgé de 34 ans, né à Monbard, résidant à Bordeaux, vient d'arriver à Turin avec un passeport délivré à la préfecture de la Gironde le 23 février 1836. Ayant raison de croire que M. de Courlon qui est déjà venu en piémont au mois de mars dernier n'est pas étranger à des intrigues carlistes. Je vous serai très obligé de me donner les renseignements que vous pouvez avoir sur ses antécédents et sur ses opinions politiques. Ils me seraient très utiles en me servant à contrôler les informations que j'ai déjà reçues" .

Le baron de Escriche

Ce baron espagnol exilé à Bordeaux, carliste lui aussi, doit être éloigné de la frontière car on craint qu'il ne cache chez lui quelques compatriotes:
"Le baron d'Escriche, réfugié d'opinions carlistes doit quitter Bordeaux" .
Il écrit lui même au comte de Preissac, préfet de la Gironde pour se justifier:
"Le baron de Escriche qui a eu l'honneur d'être l'objet de votre bienveillance, interposant votre puissante médiation pour que S.E. lui accorde la faculté de continuer à séjourner dans cette ville, a eu votre permission pour rester paisiblement en attendant la réponse de S.E. Comme les huit jours se sont écoulés, la police m'a signifié que je dois quitter cette ville, alors je me suis empressé d'aller vous trouver et vous prier de me proroger ce terme jusqu'à ce que la réponse du ministre soit arrivée. D'ailleurs, comme tous ces quatre derniers courriers venant de Madrid ont été interceptés, il me serait impossible de me mettre en route, celui qui me fournit les fonds n'ayant pas reçu l'avis de me remettre l'argent que mon intendant me livre ordinairement sur la maison Galos. J'espère de votre bonté et de votre justice que vous m'accordiez ce délai, ce qui sera un titre de plus pour moi d'être avec la plus haute considération, votre affectionné
serviteur. Baron de Escriche. Demeurant Hôtel d'Avanceau (face à celui de la Poste)" .

Mais cette prière ne parvient à convaincre ni le ministre de l'intérieur ni l'ambassadeur d'Espagne:
"J'ai cru devoir communiquer à M. l'Ambassadeur d'Espagne la lettre du baron Escriche que vous m'avez fait parvenir récemment. M. le général Álava vient de me répondre:
"Les antécédents et opinions carlistes de cet Espagnol sont bien connues puisqu'elles l'ont forcé à quitter sa patrie. Mais c'est surtout l'empressement avec lequel tout récemment il a favorisé les démarches de deux officiers carlistes Cuevillas et Martitegui, débarqués sous de faux noms à Bordeaux pour se soustraire à la vigilance des autorités qui m'ont engagé à demander son éloignement de cette ville. Je ne m'opposerais pas à ce que M. Escriche reçoive l'autorisation qu'il demande pour venir à Paris; mais quant à un plus long séjour de cet individu à Bordeaux, je ne pourrai le regarder que comme sujet à de graves inconvénients. Je ne puis dès lors que vous engager à presser le départ du baron d'Escriche soit pour Orléans, comme le mportent les premières instructions, soit pour Paris s'il lui est plus agréable d'y résider. Je vous serai obligé de m'informer de la destination à laquelle il aura demandé à se rendre" .

Vrais-faux passeports

Déjà en 1830, le maire de Bordeaux se plaignait au préfet de la situation incontrôlable provoquée par le consulat d'Espagne:
"[...] Cette lettre me fournit l'occasion de vous faire remarquer l'inconvénient qui résulte de la facilité avec laquelle le Consul d'Espagne délivre des passeports à ses nationaux pour voyager en France; c'est ainsi que des individus que vous placez sous ma surveillance peuvent s'y soustraire" .

Passeports trafiqués, vrais passeports de complaisance, passeports délivrés par erreur, le résultat de ce chaos administratif est que tout au long de cette guerre, les carlistes traversent la France avec une remarquable facilité:

"Vous avez dû remarquer que depuis quelques temps, un grand nombre d'étrangers venant d'Angleterre, munis de passeports délivrés par les agents diplomatiques ou consulaires se dirigent vers la frontière d'Espagne. Ces hommes qui prennent la qualité de portugais, ne sont pour la plupart que des carlistes espagnols déguisés qui cherchent par ce moyen à se rendre auprès de Don Carlos. Jusqu'à présent, ils ont obtenus sans difficulté des diverses autorités des visas pour Bordeaux. Permettez-moi, M. le ministre, de vous transmettre quelques observations sur les inconvénients qu'entraîne cet état de choses. En premier lieu, il n'existe pas dans ce moment en cette ville de consul portugais. Il y a bien à la vérité un vice-consul, mais cet agent qui est bordelais n'est pas assez familiarisé avec la langue portugaise pour pouvoir constater la nationalité des hommes qui sont conduits devant lui. Il y a donc ici sous ce rapport impossibilité de se conformer à vos instructions. En second lieu, dès que ces étrangers sont arrivés à Bordeaux, ils trouvent un grand nombre de leurs compatriotes, peut-être même des agents de Don Carlos qui leur facilitent les moyens de se soustraire à la surveillance de la police et leur font gagner furtivement la frontière. Il est également impossible à moins de les faire conduire par la gendarmerie de brigade en brigade de pouvoir les faire interner. Jusqu'à présent vos instructions ne m'autorisent pas suffisamment à user de ces moyens extrêmes qui sont pourtant les seuls efficaces. Je vous supplie donc, M. le ministre, si vous ne pensez pas qu'il y ait lieu d'en venir à de tels moyens à l'égard de ces étrangers de vouloir bien donner des instructions à mes collègues du littoral de la Manche afin qu'ils n'accordent plus de visas pour Bordeaux aux Espagnols et Portugais venant d'Angleterre, qu'ils soupçonnent devoir se rendre auprès de Don Carlos. Dans l'état actuel des choses, leur donner un visa pour Bordeaux c'est signer leur passeport pour l'Espagne" .

"[...] M. Saubat Achille, de Bayonne, [agent carliste], dont le frère était soupçonné d'avoir envoyé à Don Carlos le passeport qui lui servit à taverser la France pour se rendre en Espagne est arrivé à Bordeaux. Il est logé à l'hôtel de Rouen, il dit à qui veut l'entendre qu'il est un des agents du prince. Il se dispose à partir pour Paris, pour, de là, se rendre à Londres pour des affaires du parti. Serait-ce une instance? Ses démarches à Bordeaux seront l'objet d'une surveillance assidue [...]" .

"[...] le général de brigade réfugié Joseph Ferrer s'est vu accorder un passe provisoire par votre collègue des Basses-Pyrénées pour se rendre à Bordeaux. Cet officier général étranger m'est aujourd'hui signalé comme s'occupant d'intrigues dans l'intérêt du parti carliste [...]" .

"Des passeports ont été délivrés par erreur à la préfecture de l'Yonne pour retourner en Espagne par Bayonne aux 10 réfugiés carlistes dont les noms suivent: Bosch Fidèle, Roig Raimond, Garrido Jacques, Bouchade Raymond, Tronyot Jacques, Ribiera Isidore, Pacol Ignace, Garron Antoine, Lhanci Laurent et Costa Etienne" .

"Il a été délivré à votre préfecture le 6 et le 9 février dernier deux passeports collectifs avec allocation de secours de route à douze militaires sortant de la légion étrangère au service d'Espagne pour retourner dans leur pays. Quatre seulement de ces étrangers ont quitté notre territoire. Les huit autes, forcés de s'arrêter pour cause de maladie se sont trouvés ainsi dépourvus de tout acte garantissant leur identité. Vous apprécierez, Monsieur, les dangers qui peuvent résulter de cet état de choses et pour la sécurité publique et pour les voyageurs eux-mêmes. Ces motifs me portent à vous prier de veiller à ce qu'il ne soit plus délivré dans vos bureaux de titres de cette nature. A cette occasion, je vous rappellerai, M. le préfet, que les instructions du 28 fructidor an XII, prescrivent l'obligation de passeports personnels à tout individu français ou étranger âgé de 15 ans et au dessus qui voyage en France. Si néanmoins il est passé en usage de tolérer l'expédition de passeports collectifs aux membres d'une même famille, y compris leurs domestiques lesquels voyagent ensemble sous la responsabilité du chef de la famille, l'autorité doit prendre toutes les précautions prescrites par le règlement afin qu'il n'abuse pas de cette situation" .

"Par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser hier, vous me prévenez que 9 espagnols sans doute partisans de Don Carlos et qui cherchaient à rentrer en Espagne avaient été arrêtés sur l'extrême frontière dans le département de la Haute-Garonne. Parmi les papiers trouvés sur ces individus figure un passeport délivré par moi que vous avez la bonté de m'envoyer en communication et que je vous retourne ci-joint. Tout ce qui était écrit à la main sur cette pièce paraît avoir été gratté et enlevé pour y substituer un autre nom, un signalement et une destination différente. Ce passeport avait été délivré le 1er juin à Felipe Fabre, journalier, sur la remise du passeport ci-joint et pour se rendre à Oloron avec injonction de se présenter au vice-consul d'Espagne dans cette ville. Il est à présumer que Felipe Fabre l'aura cédé ou vendu à Antonio García ou à celui qui en a pris le nom et il serait à désirer que le coupable fût envoyé devant le Procureur du Roi afin que sa punition servît d'exemple à ceux qui chercheraient à l'imiter. Il n'est pas de moyen que les ennemis de S. M. la Reine d'Espagne ne mettent en usage pour aider la cause du prétendant et l'on ne saurait prendre trop de mesures pour empêcher ceux de ses partisans de s'approcher de la frontière. Parmi ces derniers, je dois vous citer le nommé Martinez Basabe, prêtre de Bilbao à qui, m'a-t'on assuré, il a été délivré un passeport français pour se rendre à Bayonne ou Saint-Jean-de-Luz. Il serait à désirer que cette autorisation ne lui eût pas été accordée. Je vous prie, M. le préfet, de vouloir bien me renvoyer le passeport du maire de Casteljaloux, cette pièce devant rester à la chancellerie du Consulat" . Mateo Durou.

Gironde: les grands espaces

La surveillance des carlistes dans la région bordelaise comme nous l'avons vu en diverses occasions tout au long de cette étude, n'est pas très sévère, ou tout au moins pas très efficace. Nombre d'Espagnols parviennent à s'évanouir dans la nature girondine. Voici ce que raconte un ancien fonctionnaire en été 1834 (La lettre est envoyée au préfet par le ministre de l'intérieur):

"Je crois devoir vous transmettre l'extrait suivant d'une lettre écrite par une personne marquante et qui se rend en Espagne avec l'autorisation du gouvernement: "Une surveillance sérieuse ne commence à être exercée sur les voyageurs qu'à Mont-de-Marsan, jusque là on peut fort aisément passer sans passeport. A Bordeaux par exemple où j'ai séjourné 48 heures on ne m'a demandé ni mon nom ni mes papiers, pas même à l'hôtel où j'ai logé. C'est un grave inconvénient en ce moment car j'ai pu juger quoiqu'en passant que la Gironde mérite une surveillance toute particulière sous les rapports des intrigues nouées avec l'Espagne".

D'après cet avis donné de bonne foi par un ancien fonctionnaire expérimenté, je ne doute pas que vous ne fassiez aux autorités qui vous sont subordonnées les recommandations convenables et que vous n'en surveilliez avec empressement l'exécution.

P. S. Vos derniers envois de listes de voyageurs attestent votre sollicitude relativement à l'exécution de mes instructions. L'abus que je vous signale ne paraît donc devoir être attribué qu'à un défaut de surveillance dans les hôtels garnis. Cet avis n'est pas à négliger" .

La surveillance n'est pas meilleure en Dordogne:
"J'ai l'honneur de vous informer que les 13 carlistes espagnols réfugiés dont les noms suivent ont quitté furtivement depuis quelques jours la ville de Périgueux où ils étaient en surveillance. Je vous prie de bien vouloir les faire rechercher et en cas d'arrestation de les faire reconduire à Périgueux:

Pare y Oliana; Pouey, Joachin; Solanilla, François; Montbiola, François; Montbiola, Alexandre; Ourdun, Remond; Ville, Albert; Poch, Joseph; Roca, Pierre; Pou, Jacques; Aldabal, Marc; Llaido, Lorenzo et Santos, Prudencio" .

De 1835 à 1837, les disparitions se poursuivent. D'ailleurs, dit le commissaire, les carlistes qui veulent passer en Espagne n'ont même plus besoin, s'ils le désirent, de passer par Bordeaux:

"La feuille de départ de la diligence de Nantes pour Bordeaux du 8 juin comprend 5 noms espagnols ou du moins cinq places arrêtées par trois de ces individus, les deux autres anonymes; voici les noms qui s'y trouvent enregistrés:
Almeida; Plamstat; Romero. Aucun de ces individus ne s'étant trouvés à l'arrivée à Bordeaux, l'inspecteur de police chargé de cette surveillance a dû s'en faire expliquer la cause par le conducteur de cette voiture qui lui a assuré que les cinq Espagnols ont quitté la voiture à Blaye malgré que les places fussent retenues et payées jusqu'à Bordeaux et que cette résolution qui paraissait avoir été concertée peut faire présumer l'intention de ces étrangers de se rendre en Espagne par des chemins détournés et sans passer par Bordeaux. Je viens de renouveler mes instructions au commissaire de police de Blaye pour vérifier attentivement et assidûment les feuilles et l'arrivée ou le départ des voitures de Nantes. Je lui prescrit aussi de m'informer de suite de la destination qu'ont prise les cinq Espagnols dont il s'agit. Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous le faire remarquer dans mon rapport du 10 avril dernier, les Espagnols qui se dirigent vers la frontière pour passer dans les rangs de l'armée insurgée n'arrivent pas jusqu'à Bordeaux et trouvent dans les environs de Mont-de-Marsan des agents de la faction carliste et des guides qui leur facilitent à travers des chemins détournés le passage de la frontière" .

Et quelques années plus tard, en hiver 1839, la pénurie des effectifs de police s'agrave. A Belin, commune du sud de la Gironde, endroit important sur la route de Bordeaux à Bayonne et donc de l'Espagne, la brigade de gendarmerie se trouve bien misérablement réduite:

"Le 3 décembre dernier, j'ai eu l'honneur de vous prier d'intervenir auprés de M. le ministre de la guerre, afin de faire porter au complet les brigades de gendarmerie du département. Il manquait alors 12 hommes sur 143; il en manque aujourd'hui 17, et 2 autres sont sur le point de partir pour l'Afrique. Après leur départ, une brigade, celle de Belin, se trouvera réduite à 1 seul homme. Avec de tels vides dans les cadres, il est impossible de suffire à tous les besoins du service et de rendre efficace la surveillance que vous m'avez fréquemment recommandée à l'égard des nombreux étrangers qui traversent le département pour tenter de se rendre à l'armée du prétendant en Espagne [...]" .

Les négociants de la reine

Bien entendu, nous avons constaté d'après tous les documents étudiés, que Bordeaux foisonnait de carlistes français et espagnols qui pour la plupart, à leur échelle, dans la mesure de leurs moyens, s'activaient à créer des trafics d'armes, d'uniformes, d'huiles, de munitions, d'hommes, etc. Mais le gouvernement officiel de la reine Isabelle possède aussi son réseau de fournisseurs à Bordeaux qui, eux, traitent avec le gouvernement français. Ce sont d'ailleurs des livraisons officielles qui seront quelquefois détournées au profit de Don Carlos par les agents carlistes bordelais:

"J'ai l'honneur de vous transmettre les informations que j'ai recueillies à la suite de mes investigations pour remplir vos intentions relativement à l'achat de draps de troupe fait par MM. Papy et Perey dans les fabriques de Lodève et Clermont. Ces messieurs n'ont été dans cette affaire que les commissaires de la maison Vasquez et Cie, Cours du Jardin Public 49, chargés par les soumissionnaires de l'adjudication faite à Madrid de faire confectionner 25 000 habits, pantalons et capotes. La maison espagnole Vasquez et Cie. établie à Bordeaux et notoirement connue pour son attachement au gouvernement de Christine n'a voulu se charger de cette confection qu'à la condition qu'elle y emploierait le drap de son choix, et cette réserve a été d'autant plus facilement acceptée que l'opération est pressante et que les fabriques espagnoles ne se trouvaient pas en mesure de fournir assez promptement. 12 500 habits et autant de pantalons et de capotes doivent être prêts à livrer fin décembre prochain et le complément de 25 000 fin janvier aussi prochain. Des bâtiments espagnols doivent les charger en rivière de Bordeaux et les rendre à destination [...]" .

De plus, M. le préfet s'inquiète auprès du ministre de l'intérieur, car les mesures gouvernementales gênent d'honnêtes commençants dans leurs spéculations sur l'argent espagnol:

"Votre dépêche du 19 du courant contient quelques observations sur l'expédition des courriers extraordinaires que le haut commerce de Bordeaux se trouve parfois obligé de faire partir pour Madrid. Avant de m'accorder la faculté de délivrer instantanément et sans vous consulter des passeports à des courriers, vous m'invitez à examiner de nouveau cette affaire sous toutes ses faces. Pour obéïr à cet ordre, M. le ministre, j'ai conféré de nouveau des difficultés que présente cette matière avec M. le consul d'Espagne, avec les principaux intéressés et avec quelques membres de l'adminisration municipale de Bordeaux versés dans les affaires et les besoins du commerce. Le résultat de ces conférences a été que l'on ne saurait, sans nuire essentiellement aux négociations de Bordeaux avec Madrid, refuser aux négociants qui ont de grandes opérations à traiter avec le gouvernement espagnol, ou qui spéculent sur les fonds publics de ce gouvernement la faculté d'expédier au besoin des courriers extraordinaires. Ces courriers sont en tout semblables à ceux dont MM. Rodchild et autres grandes banques de Paris ont l'habitude de se servir sans que le gouvernement y ait à ce qu'il semble jamais vu d'inconvénient. Ils ne portent jamais que la dépêche de la maison qui les envoie et ne peuvent en aucune manière nuire aux intérêts du Trésor. Sous le rapport politique, ils ne doivent pas causer plus d'inquiétude. Quatre maisons seulement, toutes espagnoles sont dans l'habitude d'avoir de temps à autre recours à ce moyen rapide de communication qui leur fait gagner 5 jours sur la marche ordinaire de la poste mais qui ne coûte pas moins de 3 500 ou 3 600 francs chaque fois et qui par conséquent n'est que rarement employé, même par moi. Ce sont les maisons Iñigo, Vasquez, Aguirrevengoa et Riere. Toutes les quatre sont dévouées à la monarchie constitutionnelle en Espagne. Plus deux d'entre elles sont intéressées dans les approvisionnements de l'armée de la Reine et s'occupent des fournitures considérables de vêtements militaires. M. Iñigo a même été un moment en arrangement pour la livraison des 100 000 fusils nécessaires à la nouvelle levée. Obliger ces négociants dans des circonstances pressantes quand ils ont des ordres ou des nouvelles de Paris, de Londres ou de Madrid qui les obligent à donner à leur tour des ordres dans cette dernière ville sans perdre une minute, les obliger à attendre 6 jours au moins pour obtenir de Paris le passeport nécessaire à leur courrier, ce serait, je crois, leur nuire gravement et nuire en même temps aux intérêts de l'Espagne. J'aurai d'ailleurs l'honneur de vous faire observer que la mesure que le commerce sollicite de moi et que je sollicite de vous à mon tour, ne doit pas être une mesure générale; que la faculté que vous m'accorderez, si vous accedez à ma proposition ne s'exercera jamais qu'en faveur des commerçants dont les opinions me seront bien connues et sur la demande de l'agent du ministère espagnol à Bordeaux, du consul d'Espagne. Avec une attention convenable et l'observation de ces précautions il me paraît impossible qu'il en résulte jamais aucun inconvénient" .

Sociétés et mystères (suite)

A la fin de l'été 1836, grâce à l'interception d'une lettre du comte d'Orgaz, élément carliste, la police est mise sur la piste du sieur Paulin Laffargue qui, à Bordeaux, et sur présentation d'un achet secret ovale où il est inscrit: "Sono due anime in un solo nocciolo", donnait aide et asile aux carlistes espagnols:

"Dans une lettre écrite de Turin, le 26 août dernier à M. Marymon, son ami le comte d'Orgaz, Espagnol, partisan de Don Carlos annonce son prochain départ pour la Navarre en passant par la France. Cette lettre qui a été interceptée contient le passage suivant: "L'adresse pour Bordeaux est chez M. Paulin Lafargue place de la Comédie vis-à-vis le théâtre, mais cela ne te servira de rien car cet individu est tellement prudent qu'on n'obtient rien de lui sans avoir le mot d'ordre, mais je puis le donner car c'est un chiffre imprimé ou ce qui est la même chose un chiffre scellé. Quand tu en auras besoin, Flores te le donnera". Ce Flores est inconnu du département de l'intérieur. Quant au sieur Paulin Lafargue, il n'avait pas été question de lui jusqu'à présent dans les intrigues espagnoles. Voici, Monsieur, un fait que l'on a cherché vainement à éclaircir depuis plusieurs mois et qui peut-être nous fournira le moyen de parvenir à la connaissance du mot d'ordre ou du chiffre scellé dont il est parlé ci-dessus. Sur divers étrangers italiens ou espagnols dont les papiers n'ont pas été visités sans fruits à la frontière des Pyrénées a été remarqué à diverses reprises l'empreinte d'un cachet en cire rouge dont vous trouverez ci-joint un dessin fidèlement reproduit. L'exergue porte en italien: "Deux âmes dans un seul noyau" [Sono due anime in un solo nocciolo]. Le chiffre M. C. L. semblerait indiquer Marie Caroline Luchesi [La duchesse de Berry s'était en effet remariée en captivité avec un Luchesi, fils du prince Antonio de Campo Franco]. Ces individus étaient recommandés de proche en proche aux plus fervents légitimistes dont une liste nominative se trouvait entre leurs mains. Ils n'ont pu rendre bon compte de leur voyage. Leur marche a paru dès lors justement suspecte. Il serait fort possible que cette empreinte de cachet en cire rouge ne fût autre chose que le chiffre scellé sur la présentation duquel le sieur Paulin Lafargue de Bordeaux accorderait aide et protection aux carlistes espagnols. C'est un point que je vous prie de faire vérifier avec tout le soin et toute la prudence convenables. En tout état de cause, il ne peut qu'être utile de faire observer les relations et les démarches de cette personne. Tout porte à croire en effet qu'elle favorise les intrigues dont l'administration française doit chercher à paralyser le succès" .

Au début de l'année suivante, une autre société, celle de la "Bienfaisance des îles de la Manche" est percée à jour par la police:

"Vous avez été prévenu par votre collègue d'Ille-et-Vilaine qu'un nommé Garsso se disant brésilien venant de Jersey avait été dirigé sur Bordeaux où il venait d'embarquer, annonçait-il, sur un bâtiment de commerce commandé par son frère, lequel devait incessamment faire voile pour le Brésil. Selon toute apparence, le sieur Garsso, qu'on présume être espagnol, est un agent de la faction carliste qui n'est venu en France que pour entreprendre de pénétrer dans les provinces insurgées de la péninsule. La pièce dont une copie est ci-jointe, et qui n'est parvenue au préfet d'Ille-et-Vilaine qu'après le départ du sieur Garsso ajoute encore à cette présomption, car il est plus que probable que la prétendue Société de Bienfaisance des Iles de la Manche, n'est qu'un bureau de recrutement organisé dans l'intérêt de Don Carlos. Enfin, ce qui fortifie de plus en plus les soupçons qui s'élèvent sur cet étranger, c'est que l'une des deux personnes auxquelles il est recommandé, le sieur Langottière, désigné comme étant lié avec plusieurs membres de cette société, est un ancien capiotaine au 12ème léger dont les opinions sont fort suspectes à Rennes et dont la famille qui réside à Laval est, dit-on, toute dévouée à la dynastie déchue. Je vous invite à faire interroger le sieur Garsso s'il est encore à Bordeaux afin de vous assurer de sa nationalité et de la direction qu'il va prendre. Dans le doute sur l'un ou l'autre point vous le retiendrez jusqu'à ce qu'il en ait justifié d'une manière authentique. Si vous avez lieu de croire qu'il est espagnol ou portugais, vous le dirigerez sur Châteauroux à défaut par lui de se pourvoir d'un titre régulier" .

Quelques jours avant, le préfet savait que Garsso arriverait à Bordeaux:

"Le 7 de ce mois, mon collègue d'Ille-et-Vilaine m'avait prévenu que le nommé Manuel Garsso, se disant brésilien et soupçonné d'être un agent carliste avait quitté Rennes pour aller à Bordeaux" .

L'espion du commissaire

Un an plus tard, la surveillance continue; au printemps 1838, un espagnol prétend espionner ses compatriotes pour le compte du comissaire de Bordeaux :

"Un individu nommé José María Colmenares est détenu à la maison d'arrêt. Il a été rencontré à Aire sans papiers et a déclaré qu'il appartenait au dépôt de Périgueux mais qu'il était chargé d'une mission de confiance de la part de M. le commissaire central de police de Bordeaux laquelle mission avait pour objet de découvrir et de signaler à M. le commissaire les réfigiés les plus marquants qui, ayant quitté leurs dépôts, cherchaient à regagner l'Espagne. Il a cité entre autres réfugiés le général espagnol Nuñez Abreu. Il n'a pu par aucun écrit donner la preuve de la mission dont il était chargé. Dans cet état d'incertitude le capitaine de gendarmerie du département a écrit à M. le commissaire central pour savoir ce qu'il en était et à quoi s'en tenir. Point de réponse, il a écrit de nouveau, toujours même silence. Ce silence, je ne le comprends pas et il ne me paraît pas possible de le justifier. Si les renseignements demamdés sont d'une nature trop confidentielle pour être livrés à la personne qui les a demandés, M. le commissaire pourrait me les adresser soit par votre intermédiaire, soit directement avec la certitude d'une entière discrétion. Dans tous les cas, j'ai besoin de savoir quelles mesures j'ai à prendre à l'égard de ce Colmenares et je vous prie instamment, Monsieur et cher collègue, de vouloir bien en finir sans le moindre retard au moyen des communications obtenues de M. le commissaire central" .

La princesse de Beira

La princesse de Beira, femme de Don Carlos, accompagnée de ses deux enfants et de l'aide de camp de Don Carlos, M. Auguet de Saint Sylvain (voir billet du 16 juin 1836, note n° 34, p. 132), doit passer par Bordeaux pour rejoindre son mari en Espagne. Tout comme celui-ci en 1834, elle sera hébergée en ce mois de février 1838 par le marquis de Pichon:

"J'ai l'honneur de vous informer que d'après l'avis d'une source que rien ne saurait soupçonner de mensonge parvenue au commissariat central, que la princesse de Beira doit passer incessamment dans cette ville pour se rendre auprès de Don Carlos en Espagne et qu'elle devrait être reçue par M. le baron Pichon dont les opinions politiques sont bien connues pour être en opposition avec l'état de choses actuelles dont je me suis empressé de porter hier à votre connaissance. J'ai, d'après vos intentions, établi un service de surveillance au port de Bordeaux où un agent et deux sergents de ville sont placés provisoirement au corps de garde et ayant mission de s'assurer si les voyageurs étrangers à Bordeaux, transportés par poste ou par diligence, sont munis de passeports réguliers et de diriger sur le bureau central de police pendant le jour, et la nuit devers le commissaire de police de permanence, tous voyageurs qui seraient trouvés ne pas être pourvus de passeport ou bien seraient munies d'un irrégulier. De plus, je fais tenir en observation la maison habitée par M. le baron Pichon rue des Petits-Carmes. Il m'est revenu d'après les renseignements recueillis que M. le baron est en ce moment sur sa campagne à Pauillac ou près de cet endroit. On dit également qu'il en possède une autre à Lormont. Je crois qu'il conviendrait, M. le préfet, d'envoyer un agent intelligent sur les lieux pour se rendre compte si déjà elle ne serait pas arrivée (la princesse). Peut-être est-elle déjà passée en se reposant à cette maison de campagne. Dans ce moment, je m'occupe du soin de trouver une personne adroite dans le parti carliste espagnol afin de savoir s'il est exact que le baron Pichon attend tous les jours l'arrivée de cette princesse. Si je réussis, j'aurai l'honneur de vous en rendre compte" .

"J'ai l'honneur de vous informer que j'ai vu hier M. le consul d'Espagne relativement à l'avis du passage "soi-disant" en cette ville de la princesse de Beira se rendant en Espagne. Il m'a confirmé tous les détails que j'ai eu l'honneur de porter à votre connaissance, en ajoutant toutefois qu'il garantissait la source, car l'avis qui lui était parvenu lui venait d'une personne bien dans la confidence du parti carliste, qu'il était autorisé à croire que si cette princesse n'était pas déjà passée, probablement elle passerait à Bordeaux et qu'elle descendrait chez M. le baron Pichon, ou bien peut-être chez M. Meyer consul des Deux-Siciles au Chartrons [Ce royaume des Deux-Siciles, Naples et la Sicile, ne fut rattaché au royaume d'Italie qu'en 1861.].
Dans tous les cas, il pensait que la maison de campagne de M. le baron devait être observée parce qu'il serait possible que la princesse soit dirigée sur Blaye pour arriver à Pauillac sans être observée. Comme j'ai eu l'honneur de vous le proposer, j'ai envoyé un agent intelligent à Pauillac, sitôt qu'il sera de retour, je m'empresserai de mettre sous vos yeux le résultat des remarques qu'il aura pu faire. Jusqu'à ce moment, la surveillance établie au pont n'a fourni aucuns autres renseignements que les suivants: dans la soirée d'hier, les voyageurs arrivés dans les différentes voitures publiques étaient tous parfaitement en règle à l'exception d'une dame, soeur de M. Candeau, notaire en cette ville, très particulièrement connu et qui se trouvait dans la voiture venant de Nantes. Ce matin, le sieur Bruneteau de Bordeaux venant par la voiture de Libourne sans passeport et porteur d'un certificat du concierge du Fort du Hâ qui constate qu'il était sorti de cette prison le 9 courant. La demoiselle Chambès (Aline) est aussi arrivée ici ce matin avec passeport du 13 juillet 31 venant de Paris ayant éyé réclamée par son père ex-passementier de cette ville; elle lui a été remise" .

"J'avais été informé avant la réception de votre dépêche du 7 de ce mois du voyage de la princesse de Beira et des fils de Don Carlos. M. le consul d'Espagne avait appelé mon attention sur des rapports particuliers qui lui étaient parvenus et un agent secret que j'ai spécialement chargé de la surveillance des réfugiés espagnols avait obtenu quelques révélations qui tendaient à faire croire que la princesse se dirigeait vers la frontière d'Espagne par le département de la Gironde. Je m'étais empressé de prendre toutes les dispositions nécessaires pour metre la police sur les traces de ces voyageurs. Et la maison de campagne de M. de Pichon qui paraissait devoir être leur pied-à-terre pendant quelques jours, a été l'objet d'une surveillance très attentive. J'ai donné de nouveaux ordres à la réception de votre dépêche du 7 et M. le commandant de la gendarmerie a transmis les signalements que vous m'avez envoyés aux brigades placées sur les routes que la princesse peut parcourir. J'ai eu soin de vous informer, M. le ministre de l'arrivée à Bordeaux et du départ pour Paris du nommé Détroyat, aubergiste à Bayonne et l'un des agents les plus actifs du prétendant. Il est fort important de ne pas perdre les traces de cet individu qui paraît avoir pour mission de rejoindre les fils de Don Carlos et peut-être même de faciliter leur entrée en Espagne" .

Afin de faciliter la surveillance, le ministre envoie un signalement:

"Pour faire suite à ma lettre du 7 de ce mois, j'ai l'honneur de vous transmettre ci-après le signalement de la princesse de Beyra (Marie Thérèse):

- Agée de 45 ans.
- Taille et corpulence moyennes.
- Cheveux noirs.
- Yeux très noirs.
- Nez ordinaire.
- Menton rond.
- Visage ovale.
- Teint blanc et coloré.
- Poitrine très fournie.

On ne m'a pas encore fait parvenir le signalement des deux plus jeunes fils de Don Carlos" .

Indiscrétions

Parfois certains policiers eux-mêmes compliquent le travail de leurs collègues ou des instances supérieures:

"Ordre a été donné à la police d'arrêter la princesse de Beira, les deux fils de Don Carlos et le sieur Auguet de Saint Sylvain, mais l'indiscrétion du brigadier de Cavignac remet tout en cause" .

"Je suis informé par votre collègue des Landes que le sieur Théodore Destroyat, dînant à Mont-de-Marsan le 29 mars dernier avec les voyageurs de la diligence se rendant à Bayonne s'est plaint d'avoir été arrêté à son passage à Cavignac et accompagné par un gendarme jusqu'à Bordeaux. Il a dit aussi avoir appris du chef de la brigade de gendarmerie en résidence à Cavignac que celui-ci avait l'ordre d'arrêter la princesse de Beira, les deux fils de Don Carlos et le sieur Auguet de Saint Sylvain. La conduite du brigadier de gendarmerie de Cavignac dans cette circonstance est des plus blâmables. Je vous prie de lui faire adresser une réprimande sévère. Les agents de l'autorité doivent garder un secret absolu sur les mesures dont l'exécution leur est confiée, puisque autrement les précautions les mieux combinées manqueraient presque toujours d'avoir leur effet. Il est plus que probable que l'indiscrétion du brigadier de Cavignac aura pour résultat de faciliter aux personnages ci-dessus nommés les moyens d'échapper aux investigations prescrites à leur égard" . Alexis de Jussieu.

Les contacts indépendants

"J'ai reçu votre lettre du 19 et j'y vois avec une peine réelle que la police de Bordeaux a laissé échapper l'Espagnol Arana, l'un des agents les plus dévoués à la cause de Don Carlos. Le commissaire central me paraît avoir manqué de la prudence la plus vulgaire. La fuite encore récente du colonel Eraso aurait dû lui servir d'avertissement. Il était facile de prévoir que le sieur Arana ne serait pas plus scrupuleux observateur de sa parole que ne l'avait été le colonel. Je vous avais recommandé d'ailleurs de ne plus vous fier à ces sortes de protestations. Au reste, le véritable nom de cet Espagnol est Luzuriaga. Il importe que les recherches dont il est l'objet soient continuées avec la plus grande activité. Faites observer en particulier la maison du banquier qui devait lui compter les 10 000 francs provenant d'une source suspecte. Il n'est pas moins essentiel que le lougre le Frédéric en partance pour la côte d'Espagne soit exactement visité par la douane. Vous aurez soin de me faire connaître le résultat de cette visite" .

"M. le préfet de la Loire-Inférieure m'annonce que Adolphe Chenard, fabricant d'armes à Nantes est parti le 1er de ce mois pour Bordeaux d'où il doit se rendre à Pau. Cet individu lui fut signalé comme entretenant des relations avec des agents de Don Carlos auxquels il se serait engagé à livrer des armes de guerre" .

"Je vous prie de prévenir le préfet de la Dordogne que le sieur Camino, marquis de la Torre, réfugié carliste qui a été dirigé hier de Toulouse sur Périgueux doit être détenu aussitôt son arrivée jusqu'à ce que le ministre ait donné des ordres" .

"Je suis informé par le sous-préfet de Bayonne qu'il se propose de diriger sur Bordeaux le sieur Henri de Lazeu âgé de 25 ans, natif de Pampelune et se disant colonel des Hussards au service de Don Carlos. Cet étranger qui a traversé ostensiblement la Bidassoa le 23 de ce mois a déclaré qu'étant fatigué de la guerre et ayant reçu deux fortes contusions devant Bilbao il voulait jouir du peu qui lui reste en France. Il a demandé à se rendre à Paris. Je vous prie de faire tenir en observation l'arrivée du sieur de Lazeu auquel il est du reste enjoint de se présenter devant vous. Sous aucun prétexte il ne doit venir à Paris et comme il ne peut résider non plus dans les départements du Midi de la France, je vous invite à le diriger sur une des localités de l'intérieur dont il fera choix. Vous aurez soin de me faire connaître le lieu qu'il aura désigné pour sa résidence" . (Dans sa réponse au ministre, le préfet précise: "Henri de Lazeu va choisir Poitiers et voudrait servir dans l'armée française".)

"M. le sous-préfet de Bayonne a délivré le 16 juin dernier un passe provisoire pour la destination de Bordeaux au sieur Francisco María Ibañez, âgé de 40 ans, avocat, natif de Madrid et domicilié à Soria. Cet étranger, réfugié à Bayonne depuis le 7 décembre 36 a dû être éloigné à raison du fâcheux effet que produisaient parmi ses compatriotes les discours qu'il tenait dans les lieux publics et les nouvelles vraies ou fausses qu'il colportait sans cesse dans l'intérêt de la cause de Don Carlos. Il avait d'ailleurs été invité plusieurs fois par l'autorité à mettre plus de circonspection dans sa conduite. Je vous prie de faire tenir en observation l'arrivée à Bordeaux du sieur Ibañez ainsi que ses démarches et ses discours" .

Le père Cyrile Almeda (Nous avions déjà un Almeida en mars 1835, note n° 83, p. 157, mais celui-ci s'appelle en réalité Alameda, il ne s'agit donc pas du même), archevêque de Cuba, qui de la Jamaïque est venu à Paris via Londres est signalé au préfet de la Gironde. Ce prélat qui n'a pas voulu reconnaître le gouvernement de la reine, a, dit-on, l'intention de se rendre en Espagne en traversant la France avec un passeport délivré par un des agents diplomatiques des puissances amies de Don Carlos. Mais le préfet répond au ministre:
"J'ai fait tenir en observation le passage projeté du père Cyrile Almeda, archevêque de Cuba, signalé dans votre note n° 902. Rien n'indique jusqu'à présent, qu'il soit arrivé à Bordeaux. Dans le cas où il paraîtrait ou que j'aurais quelque avis sur son compte, je m'empresserai de vous en informer" .

"Cyrile Alameda y Brea, archevêque de Cuba, vient d'être arrêté dans le département des Basses-Pyrénées au moment où il se disposait à franchir la frontière. Il est parti de Bayonne le 12 du courant pour se rendre d'abord à Bordeaux où il séjournera pendant la semaine de Pâques et ensuite continuera sa route vers Tours, lieu de sa résidence. L'archevêque est porteur d'un passeport sous le nom de Martín y Brea, il est accompagné d'un domestique nommé Joaquín Camargo" .

Carlos José Enrique, conde de España

Le comte d'Espagne, personnage célèbre de l'Histoire d'Espagne, ex-gouverneur de la Catalogne, inquiète à juste titre le ministère de l'intérieur: en 1838 il vient de s'enfuir de Lille où il était emprisonné après avoir été pris à Perpignan alors qu'il essayait de rejoindre les armées de Don Carlos. A Lille, se faisant passer pour fou, il s'évade dans une charrette de foin. Il se peut qu'il passe maintenant par Bordeaux. Le ministre avertit donc le préfet:
"Le comte d'Espagne a quitté Lille furtivement avec le capitaine espagnol Peralta. On croit qu'ils sont partis pour l'Autriche, mais ils pourraient se rendre secrètement auprès de Don Carlos [...]. S'il se présente dans votre département retenez-le et prévenez-moi. Le comte parle français avec l'accent méridional" .

Déjà en 1835 ce comte faisait parler de lui, même en France:
"Je viens d'être informé par le lieutenant commandant la gendarmerie de cet arrondissement qu'on lui annonce que le comte d'Espagne, ex-gouverneur de la Catalogne a disparu depuis plusieurs jours de la ville de Tours où il était en surveillance" .

Ordre de ralliement

En octobre 1837, Don Carlos ordonne aux Espagnols de France de le rejoindre en Espagne, les mouvements d'individus en direction de la frontière vont donc s'accélérer. Le préfet de Bordeaux doit être en alerte:

"Je vous ai informé dans le courant du mois de novembre dernier que le prétendant avait ordonné aux Espagnols qui sont en France de venir le joindre dans les provinces insurgées. La rigueur de la saison a fait différer jusqu'à présent l'exécution de ces ordres mais il est certain que dès le mois de mars commenceront les tentatives d'évasion. Différents indices ne permettent point d'en douter. Je ne saurais trop vous recommander la surveillance la plus active envers les Espagnols en résidence dans votre département et ceux qui le traverseraient sans être pourvus d'un titre de voyage régulier vous vous conformerez exactement à mes premières prescriptions et vous me ferez connaître en temps utile les résultats des mesures que vous aurez prises" . Le directeur de la police, Alexis de Jussieu.

"Le sieur Rodriguez Marín, Espagnol âgé de 19 ans ½, [natif de Valladolid], venant de Bordeaux où il demeure rue Bouhaut 62 et où il a obtenu à la destination de Poitiers le 10 mai 1837 un passeport visé dernièrement à Bordeaux pour Moulins, est depuis une huitaine de jours dans cette ville où il a manifesté l'intention de séjourner un mois. Ce jeune homme faisant ici des dépenses très fortes et ayant des relations avec des personnes qui manifestent hautement des opinions hostiles au gouvernement me paraît être un agent de Don Carlos. Il se dit fils d'un duc, Grand d'Espagne, attaché en qualité de général à l'armée du prétendant" . "Rodriguez Marín semble n'avoir fait qu'un court séjour à Bordeaux en juillet 1837 [...]" .

"On m'assure qu'un M. de Galinieff est arrivé de Prusse à Paris porteur d'une somme d'argent destinée à Don Carlos et qu'il croit lui même aller remettre à ce prince. Je vous prie de faire tenir en observation le passage de M. de Galinieff qui traversera probablement votre département pour se rendre à la frontière. Vous ferez surveiller ses démarches" .

"Le sieur Marín Rodriguez, se disant fils d'un Grand d'Espagne et auquel se rapporte la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 15 mai dernier est arrivé le 2 du courant à Poitiers où il annonça qu'il resterait 3 jours. Son passeport lui fur retiré en échange d'un permis de séjour ce qui lui causa peut-être quelque inquiétude; car sans retirer son titre de voyage, il partit de Poitiers le 3 se dirigeant sur Angoulème. Aujourd'hui je reçois de M. votre collègue de la Vienne un rapport dans lequel il m'informe que le sieur Rodriguez est revenu le 6 au soir à Poitiers et que le lendemain 7, à 4 heures du matin, il est parti pour Bordeaux. Votre collègue fait observer que les fréquents déplacements de cet étranger sembleraient indiquer quelque intrigue dans l'intérêt de Don Carlos. Il pense au surplus que le sieur Rodriguez n'a pas retiré son passeport à Angoulème. Vous pourrez vous informer de ce fait auprès de M. votre collègue de la Charente. Les renseignements que je vous transmets vous mettrons en mesure de prévoir les investigations convenables envers le sieur Rodriguez dont je vous ai fait connaître les antécédents par ma lettre du 21 avril dernier. Je vous prie de me faire part des résultats des précautions dont il aura été l'objet" . Directeur de la police, Alexis de Jussieu.

Un jeune militaire, M. de Caix, adepte de Don Carlos est tendrement surveillé par une "proche parente". Il aimerait bien aller rejoindre les armées carlistes, mais ce que femme veut...: "Une proche parente de M. Oswald de Caix qui lui porte un grand intérêt le voit avec beaucoup de peine se livrer à L'exaltation de son caractère et de ses opinions et se rendre en Espagne près de Charles V. Elle espère donc que vous voudrez bien à temps donner des ordres à M. le sous-préfet de Bayonne pour employer tous les moyens possibles afin d'empêcher ce jeune officier d'arriver à sa destination. Indépendamment du service que vous rendrez à la dite parente par votre activité dans cette circonstance, un autre service plus important encore sera rendu à la cause que le gouvernement Français a adoptée; car M. Oswald de Caix est un officier d'une bravoure à l'épreuve et qu'il a déjà développée pendant la dernière guerre de Portugal dans les armées de Don Miguel. Il part aujourd'hui (4 juillet par les voitures Laffite et Caillard) pour l'Espagne en qualité de capitaine d'Etat Major, aide de camp du baron de los Valles [Il s'agit du sieur Auguet de Saint Sylvain, voir note n° 91 de février 1838, p. 166]. En ordonnant les mesures nécessaires pour s'opposer à son entrée en Espagne, soyez toutefois assez bon, M. le préfet, pour qu'on n'emploie à son égard aucune forme de rigueur. Vous jugerez sans doute convenable de le faire seulement interner, ce qui suffirait évidemment à lui faire abandonner son projet. Il n'est pas besoin de vous recommander le plus profond secret sur cette lettre, en cela, je me rapporte tout à fait à votre discrétion et vous prie d'agréer l'assurance de ma considération distinguée" . Comtesse de Poitiers.

"Pierre Regalado, espagnol, prêtre instruit, fort doux, fort pacifique, étranger à la politique, nommé à la cure de Saint Aubin [...], ce prêtre n'a point paru à Ax, où il devait aller prendre les eaux, ni dans aucune autre commune de l'Ariège [...], il est évident qu'il a trompé votre religion et qu'il est parvenu au moyen des notes avantageuses que vous avrez fournies sur son compte à se soustraire à la surveillance des autorités de la frontière. Il a passé en Espagne pour se joindre aux partisans du prétendant" .

"Le sieur Denjean, dit Taudis, vient d'obtenir à ma préfecture un visa pour Bordeaux. Cet individu qui habite la commune d'Auzat, limitrophe de l'Espagne, est connu depuis longtemps comme un agent actif des partisans de Don Carlos. Son voyage pouvant se rattacher à des intrigues carlistes, je crois devoir vous le signaler afin que vous puissiez faire surveiller par mesure de précaution ses relations et ses démarches" .

"Un sieur Alzine, imprimeur libraire à Perpignan, m'est signalé comme un agent très actif de Don Carlos. Cet individu vient de passer quatre jours à Bordeaux et quelques circonstances de sa conduite me donneraient lieu de supposer qu'il était venu ici dans le but de se concerter avec un sieur Estoppey d'Amsterdam sur lequel j'ai fait saisir l'original d'un traité pour un emprunt considérable en faveur du prétendant. Du reste, toutes les personnes qu'a visité le sieur Alzine pendant son séjour ici manifestent ouvertement leur sympathie pour les ennemis du gouvernement de la Reine d'Espagne et bien qu'il ne m'ait pas été possible de découvrir le but exact de son voyage à Bordeaux, tout annonce que des intrigues politiques contre le gouvernement espagnol l'avaient appelé à Bordeaux. Comme il est parti pour Toulouse aujourd'hui à 11 heures du matin par les diligences Dotézac, je me hâte de vous donner avis de son départ afin que vous puissiez le faire surveiller avec beaucoup de soin aussitôt son arrivée. Peut-être passera-t'il 24 heures à Langon" .

Epifanio Soto

Epifanio Soto, officier carliste, s'installe à Bordeaux en 1847, mais se trouve sans moyen d'existence:
"J'ai l'honneur de vous transmettre une demande que vous adresse le sieur Epifanio Soto, colonel espagnol, réfugié carliste, à l'effet d'obtenir un secours extraordinaire de 100 Francs. Cet étranger est arrivé à Bordeaux le 31 janvier dernier, il était porteur d'un passeport délivré à la légation d'Espagne à Bruxelles le 23 décembre 1846" .

"J'ai décidé qu'un secours extraordinaire de 50 francs serait mandaté par vos soins au profit d'Epifanio Soto, réfugié espagnol, malade et sans ressources" .

"Les ordres ont été transmis au colonel Soto par le général Elío" .

Ce général Elío y Ezpeleta était passé à Bordeaux déjà en 1840 d'où il écrivait au père Cirilo archevêque de Cuba:
"Burdeos, 26 de enero de 1840. [...] He hablado con Juras Reales, Valdespina y otros varios que hay aquí y todos opinan lo mismo, ruego por consiguiente a Ud. haga esto que le indico [il s'agit de rédiger une proclamation], así como escribir a Otal para que estienda la declaración que decía en la carta que escribí a Usted". Joaquín Elío . (J'ai parlé à Juras Reales, Valdespina et d'autres qui sont ici et tous sont d'accord, je vous prie par conséquent de faire ce que je vous indique, ainsi que d'écrire à Otal afin qu'il divulgue la déclaration figurant dans la lettre que je vous ai écrite).

"Epifanio Soto, ancien chef carliste, résidant à Bordeaux n] 19 rue Saint-Martin], a été signalé par le consul d'Espagne comme entretenant des relations suspectes avec certains individus de la province de Navarre. Je pense ainsi que vous qu'il serait opportun d'assigner au sieur Soto une autre résidence, mais comme vous le remarquez avec raison, cet étranger résidant en France depuis plus de 5 ans [à Bordeaux depuis 1847] sans avoir été l'objet d'aucune condamnation, il se trouve dans le cas prévu par l'article 2 de la loi du 24 juillet 1839. Vous n'en devez pas moins le mettre en demeure de quitter Bordeaux et de se rendre dans une ville de l'intérieur en lui faisant connaître que s'il refusait de se soumettre à cette mesure de sûreté, vous prendriez contre lui un arrêté d'expulsion de France" .

Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés
Détail des espagnols rencontrés dans les registres d'Etat Civil



Norbert Rouzil
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