Trafics carlistes
Norbert Rouzil


Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés


Uniformes, chevaux, tissus, argent, bien sûr, tout ce qui est susceptible d'accélérer le dénouement de cette guerre carliste fait l'objet d'un trafic relativement intense à Bordeaux. Nous avons voulu privilégier la transcription des lettres originales envoyées par les différents protagonistes de ces trafics. Il était dès lors préférable de ne pas alourdir les commentaires car souvent ces lettres se suffisent à elles mêmes pour nous permettre de suivre la piste des fraudeurs et des produits de contrebande de 1833 à 1838.

Le lougre "Le Frédéric"

Ce lougre est déjà signalé à l'attention de la police dès la fin de l'année 1833:
"[...] Il n'est pas moins essentiel [que la surveillance du sieur Luzuriaga] que le lougre le Frédéric en partance pour la côte d'Espagne soit exactement visité par la douane. Vous aurez soin de me faire connaître le résultat de cette visite" .

Un lougre est, rappelons le, un bateau à trois mâts destiné à la pêche ou au petit cabotage. Un bâteau de pêche sur la côte atlantique est un excellent camouflage pour le trafic d'armes. Au mois d'août 1834, le lieutenant général Harispe, qui a repris du service à l'occasion de la guerre carliste, est averti que les insurgés attendent une livraison d'armes qui doit se faire par la mer:

"Une dépêche télégraphique du lieutenant général Harispe datée de Saint-Jean-de-Luz du 4 au soir m'annonce qu'il sait par les insurgés eux-mêmes qu'ils attendent dix mille fusils en dépôt à Bordeaux et dans les environs; ces armes doivent être transportées par mer vers le cap Breton (Landes) et, de là, par l'Adour et la Bidouse à Came (Basses-Pyrénées), ensuite en Navarre où ils ont des recrues toutes prêtes pour les recevoir. Le général Harispe me mande qu'il faut à tout prix empêcher cette expédition.
D'après cet avis du général Harispe, j'ai l'honneur de vous inviter M. le préfet à prendre toutes les mesures en votre pouvoir pour découvrir le plus promptement possible le dépôt de ces armes et pour empêcher leur expédition. Je mettrai à cet effet à la disposition de l'autorité civile les forces qu'elle serait dans le cas de requérir et de mon côté aussi je vais faire toutes les recherches possibles pour arriver à cette découverte. Soyez assez bon pour me faire connaître immédiatement les découvertes que vos agents pourrons faire à ce sujet. La même dépêche télégraphique confirme les succès du Général. Rodil et annonce que par suite, Don Carlos est rétrogradé à Leisa" .

Malgré quelques réticences du préfet, le Frédéric est surveillé par la douane et les caisses seront saisies le 4 septembre 1834. Mais tout semble se passer sans que le préfet soit très ardent à entraver la marche du lougre. Après un ordre donné le 6 août:
"Faites arrêter sur le champ les armes destinées aux insurgés sur ma responsabilité personnelle" , le ministre est obligé d'expliciter sa position le 17:

"Vous craignez que la saisie à Bordeaux d'une expédition qui doit avoir lieu de fusils pour l'Espagne ne soit en définitive annulée par les tribunaux. Cette expédition n'en aura pas moins été retardée et dans l'état actuel des choses, c'est, ainsi que vous en faites l'observation, un avantage réel. Quant à la question en elle même et au droit dont use l'autorité, voici comment s'exprime le garde des sceaux: "Je pense que dans notre situation relative à l'Espagne que nous considérons comme notre alliée nous sommes autorisés à empêcher que Don Carlos, son ennemi, ne reçoive des secours en hommes, en chevaux, en argent, en armes, etc, qui pourrait faciliter le succès de ses entreprises ou celles de ses partisans contre le gouvernement espagnol et que tous individus qui lui procureraient de pareils secours se mettraient dans le cas d'être poursuivis conformément aux articles 77, 79 et 84 du code pénal. C'est ainsi qu'on a agi envers M.Jauge et c'est dans ce sens aussi que j'ai donné par le télégraphe des instructions au Procureur du Roi de Bayonne" .

Pendant ce temps, le bateau poursuit sa route:
"Le 4 du courant, [août], je vous ai averti qu'on négociait ici un achat d'armes pour le service de Don Carlos. Voici où en est cette opération: Deux agents envoyés par les maisons de Bayonne qui se mêlent de ces manoeuvres sont venues s'aboucher avec l'armurier de Bordeaux qui est propriétaire des 1500 fusils en question. [Il s'agit de l'armurier Ducasse] Leurs instructions étaient toutes verbales afin qu'en cas d'accident il ne restât aucune trace de leur projet. Après d'assez longs débats on est convenu du prix et de la manière dont les armes eraient expédiées: 1000 fusils doivent partir par la voie de la mer; 500 autres seront plus tard dirigés par terre sur un point dont on n'est pas encore d'accord. Celles qui doivent être expédiées par mer seront embarquées du 28 au 30 du courant sur le lougre le Frédéric, capitaine Gorse. Cette époque a été choisie parceque l'armurier qui vend les armes n'a pas voulu s'en dessaisir avant d'avoir reçu son paiement et que le papier qu'on lui a fourni n'est payable qu'en fin de mois. Le bâtiment ne doit porter que ces armes et son lest, il est frété en apparence pour Gibraltar. Ses papiers de bord, ses connaissements sont en règle et ne porteront que cette destination. Le prix ferme de ce fret est de 2000 francs mais par une convention secrète une prime de 2500 francs sera ajoutée à ce fret si le capitaine parvient à jeter ces fusils sur la côte d'Espagne entre les mains des insurgés. Voici l'instruction qu'il a reçue pour cette fin: "Depuis Debos jusqu'au cap Machichaco la côte est occupée par les carlistes, Bilbao exceptée. Sur cette côte est situé le port de Lanchova qui n'a pas de barre même à marée basse. Il offre toujours assez d'eau même pour les plus gros navires; c'est le point qu'il faut préférer. Il y a à Lanchova des forces suffisantes pour protéger le débarquement.
Le navire portera un pavillon blanc avec une croix rouge, la terre lui répondra et aussitôt une barque ira à bord. Il ne faut pas longer la côte de France et celle d'Espagne, il faut aller au large pour se mettre de latitude et courir droit dessus en longitude même la nuit".

La dernière phrase de cette instruction semble être le résultat d'une consultation prise auprès de M. de Saget, anciennement l'un des présidents de la Cour Royale de Bordeaux qui a déclaré qu'un navire expédié pour Gibraltar se rendrait suspect et serait susceptible de condamnation s'il longeait de trop près les côtes au lieu de suivre la marche ordinaire. Le capitaine a cependant présenté des modifications à ce plan. Dans son contre projet il propose de longer la côte immédiatement après sa sortie de la rivière et d'arriver à Lanchova pour les trois heures du soir; d'y rester toute la nuit en se signalant par des feux de lanterne sourde face à terre, enfin au pavillon blanc orné d'une croix rouge il propose de substituer une "girouète" rouge avec une étoile au centre et une petite flamme au dessus. D'ici au jour de leur départ, ces points seront fixés.

Ainsi que j'ai eu l'honneur de vous en prévenir, M. le ministre, il serait de toute impossibilité de prouver en justice rien de tout ceci. L'armurier propriétaire des armes qui m'a donné ces informations réfuterait obstinément de rien avouer si son témoignage était requis devant les tribunaux. Lui même d'ailleurs serait compromis dans une procédure et se trouverait ainsi fort mal récompensé de la loyauté qu'il a montré à mon égard. Nous sommes donc toujours placés entre une saisie à opérer dans le port de Bordeaux ou dans la rivière de Gironde. Saisie qui serait immanquablement invalidée par les tribunaux et une saisie opérée sur les côtes d'Espagne quand le bâtiment aurait commencé à tenir une marche suspecte. Si la Marine est assez sûre de ses moyens pour répondre de cette seconde opération, il n'y a pas à hésiter, c'est au second parti qu'il faut s'arrêter. D'autres personnes que les négociateurs venus de Bayonne se sont adressées à l'armurier déjà cité et lui ont parlé d'un projet de 10.000 fusils s'il lui était possible de les leur procurer. En vertu de cette demande a il a déjà écrit aux principaux fabricants. On ne lui a pas dit si ces armes devaient être envoyées en Espagne ou si elles ne seraient pas plutôt destinées pour la Vendée. Comme ceci n'est encore qu'un projet informe, je n'ai pas voulu le presser de me faire connaître le nom des individus qui lui ont fait des ouvertures ayant vu qu'il avait quelque peine à me les désigner. Cela viendra plus tard. Si comme il en a le soupçon ces armes devaient servir à quelque nouvelle folie vendéenne il se pourrait que l'abbé Sabathier qui doit se rendre prochainement à Bressuire [Deux Sèvres] y fût pour quelque chose. Le court séjour de cet ecclésiastique à Bordeaux n'a d'ailleurs donné lieu jusqu'ici à aucune observation digne de vous être rapportée" .

"Je m'empresse de vous donner ci après le signalement du navire sur lequel on se propose de faire l'exportation d'armes dont j'ai eu l'honneur de vous entretenir aujourd'hui: Le lougre le Frédéric, capitaine Gorce, jaugeant 68 tonneaux 57/94ème et appartenant au poit de Bordeaux: Peint en noir. Un liston rouge de deux à trois pouces surmonté d'un blanc de cinq à six pouces se prolongeant sur le couronnement et faisant le tour dans le même ordre, voilures blanches, mâture jaune peinte en blanc au dessus et au dessous du capelage, beaupré peint en blanc, vergues noires, bouts dehors blancs" .

"M. le lieutenant général comte Harispe me charge d'avoir l'honneur de vous accuser réception de votre lettre du 28 courant par laquelle vous lui donnez le signalement du navire le Frédéric porteur d'armes pour les insurgés espagnols. Il vous remercie de ces renseignements qu'il s'est empressé de communiquer aux commandants des navires en croisière sur les côtes de Biscaye" .

"Si vous pouvez prouver judiciairement que les armes sont destinées aux insurgés il vaut mieux les arrêter en rivière, mais si vous n'avez que des révélations secrètes dont vous ne pourriez faire usage, laissez partir le navire et avertissez de suite le général Harispe de la croisière" .

"J'ai l'honneur de vous faire connaître que le navire le Frédéric, capitaine Gorce, francisé à Bordeaux le 27 février 1828 appartenait en totalité à M. Justin Bastiat, négociant cours de Tournon n° 3 que par le transfert du 29 mars 1831, M. François Petit en était devenu propriétaire unique et qu'enfin par acte de vente du 26 août courant, le même Bastiat Justin a racheté ce navire en entier.
En vous donnant ces renseignements j'ajouterai qu'il est à la connaissance de l'employé chargé de la navigation que M. François Petit n'était que le prête-nom de M. Bastiat, que la vente du 29 mars 1831 était simulée et que s'étant breveté courtier depuis environ 3 mois, M. Petit ne pouvait plus passer comme propriétaire d'un navire" .

Lorsqu'on se propose enfin de prendre le lougre en chasse, ce sont les problèmes matériels qui prennent le pas:

"J'ai reçu votre lettre et votre dépêche télégraphique d'hier; le plus pressé était de faire connaître au Météore à Rochefort la nécessité de son prompt retour pour donner la chasse au bâtiment que vous me signalez; j'espère que vous ou M. le général Janin aurez [pris] les mesures nécessaires pour cela d'après ma dépêche télégraphique. Je doute cependant que le Météore soit prêt et j'ai saisi au commandant de la croisière pour lui donner les ordres dont le résultat peut être la prise du lougre le Frédéric. Avertis comme ils le sont, nos navires pourront lui donner chasse et le saisir d'après mon ordre [...]" .

"J'ai l'honneur de vous donner avis que le courtier du navire le Frédéric, capitaine Gorce, vient de réclamer à l'instant même au bureau de navigation ses papiers de bord. On est occupé en ce moment à la rédaction de son congé et toutes les pièces lui seront remises aujourd'hui même vers deux heures" .

"Le bateau à vapeur le Météore est en réparation, les machines sont démontées, il est donc impossible d'envoyer ce bâtiment à la recherche du lougre le Frédéric qui doit vider la Gironde le 4. Je n'ai en ce moment à ma disposition aucun autre bâtiment que je puisse affecter à ce service. Mais le brick le Borda qui doit se rendre en croisière entre l'embouchure de la Gironde et le Cap Breton se trouve depuis hier dans la Charente et n'attend qu'une circonstance favorable pour prendre la mer. Je vais communiquer au capitaine du Borda l'avis que vous me donnez en lui prescrivant d'agir en conséquence dans le cas où les instructions particulières qu'il a reçues du ministre de la marine ne s'y opposeraient pas. Toutefois, Monsieur le préfet, il ne faudrait pas trop compter sur la présence du Borda dans la Gironde pour le 4 car il peut arriver que des [illisible] s'opposent pendant quelques jours à la sortie de ce bâtiment. Si donc vous jugez utile de faire airrêter immédiatement le Frédéric, il serait bon de prendre à l'avenir les dispositions nécessaires. Le chef maritime à Bordeaux vous seconderait pour tout ce qui dépend de lui" .

Enfin la capture s'effectue le 4 septembre:

"Le lougre le Frédéric, capitaine Gorce, ayant en charge 1000 fusils pour les partisans de Don Carlos et en apparence destinés à un entrepôt à Gibraltar vient d'être arrêté dans notre port. Le sieur Gaillard parti pour Toulouse paraît être l'expéditeur de ces fusils, et comme tel, il doit être réputé complice du crime prévu par les articles 77 et 79 du code pénal. Des papiers importants pouvant être en sa possession, il convient d'informer contre lui, de l'interroger avec soin et de faire la visite de ses malles et effets pour y saisir tous objets suspects. L'instruction sera requise par le Procureur du Roi aux termes de l'article 47 du code pénal et l'information transmise sans retard par le juge d'instruction de Toulouse à celui de Bordeaux. Si M. Gaillard était parti vous feriez suivre la dépêche: Mme Gaillard étant à Bayonne, son mari s'y rendra peut-être" .
"Pour vous éclairer davantage sur les signaux qui ont été trouvés à bord du lougre le Frédéric dans lequel on a saisi par les soins de M. Lassime, le 4 et au bas de cette rivière, 34 caisses de fusils de fabrique anglaise avec destination véritable pour les côtes de la Viscaye, je vous remets "à continuation" pour votre gouverne les instructions réservées que le soi disant Señorío de Viscaya qui reconnait Charles V communiqua le 12 juillet dernier à son représentant M. Félix Antonio de Barroeta, lequel fut fait prisonnier par le commandant de la frégate de S.M., la Perle. Voici entre autres choses ce que disent ces instructions: "Lorsque le navire qui apporte des munitions s'approchera des côtes, il pourra prendre des renseignements auprès des pêcheurs, sur l'existence des troupes carlistes, afin que les vigies qui seront établies sur les points les plus avancés de la côte connaissent la mission du navire et qu'ils puissent en donner immédiatement avis à la députation ou au général en chef. Celui ci fera les signaux suivants: si c'est pendant le jour il arborera à son grand mât un pavillon blanc et au mât de misaine un guidon rouge. Si c'est de nuit, il allumera une lanterne sur chacun de ses mâts, il devra les garder allumées en ayant également le pavillon et le guidon jusqu'à ce qu'il s'approche de lui une chaloupe avec pilote qui apportera l'ordre écrit pour lui indiquer le point sur lequel il doit se diriger et ce qu'il doit faire. En vue des côtes et s'y approchant le plus possible, le navire hissera le pavillon blanc sur son grand mât et le guidon rouge par dessus, une chaloupe sortira de l'un de nos ports pour parlementer avec lui et lui annoncer dans lequel de ces ports il doit entrer afin que son chargement soit protégé par mes troupes (c'est Zumalacárregui qui parle). Le patron de l'embarcation dira en s'approchant du navire: "Vive la Vendée" ce qu'il "repetira" trois fois; il montrera un papier portant la signature du général sous les noms de "Charles dix et Charles cinq". D'après ceci, vous remarquerez la conformité qui existe entre les effets trouvés à bord du lougre le Frédéric et ceux que doivent porter les navires destinés au transport d'armement pour les factieux. Les détails que je vous donne m'ayant été transmis sous réserve, je vous prie d'agir de même" . Santiago de Aldama.
Le 7 septembre, le consul d'Espagne donne des détails de cette affaire au préfet:
"Les 34 caisses d'armes du "Frédéric" sont saisies, le procès verbal est rédigé. Les réponses du capitaine ne laissent aucun doute sur la destination de ces armes pour les partisans de Don Carlos. Les recherches faites à bord n'ont rien fait découvrir en contravention aux lois des douanes. Les armes ont été enlevées par la police et conduites au Parquet, je pense qu'il "ni" a pas d'inconvénient pour la Douane" .

Mais le trafic va continuer puisque le Frédéric est de nouveau signalé en novembre de la même année. Puis les intéressés, acquittés, retrouveront leur liberté en décembre et le gouvernement revendra à son profit les armes saisies:
"[...] Le lougre le Frédéric sortira demain du port de Bordeaux entre onze heures et midi. Il est probable qu'il n'entrera pas en mer avant mercredi soir ou jeudi matin. Rien n'est changé sur ce que je vous ai dit de sa marche, du point de débarquement (le port de Samova??), ou des signaux par lesquels il doit se faire reconnaître de la terre. Il est cependant possible qu'en cas de difficultés le capitaine tente de s'approcher du port de Passage. L'impossibilité d'obtenir des projets de ce capitaine une preuve suffisante pour le faire condamner dès à présent par les tribunaux ordinaires, m'empêche de faire saisir le bâtiment en rivière. J'espère qu'avec les renseignements que j'ai eu l'honneur de vous transmettre, il sera impossible à la croisière de le manquer" .

"A la suite d'un arrêt de non-lieu de la Cour Royale de Bordeaux qui renvoie le sieur Gaillard de la prévention en vertu de laquelle il était détenu au fort du Hâ, cet individu, qui sans doute ne renonce pas aux menées et aux intrigues en faveur du parti dont il est et dont il s'est avoué l'agent, vient de faire viser son passeport pour Paris[...]" .

"J'ai l'honneur de vous prévenir que par décision de la chambre du conseil en date du 17 courant, il a été déclaré qu'il n'y avait pas lieu à suivre contre les sieurs Gorce, Gaillard et Ducasse, inculpés d'avoir pratiqué des machinations et commis des manoeuvres envers les alliés de la France, crimes prévus par les articles 78 et 79 du code pénal. Les faits qui ont été constatés par l'information n'étaient point de nature à caractériser ces crimes. C'est pour ces motifs que la chambre du conseil a déclaré n'y avoir lieu à suivre, ordonné la mise en liberté du sieur Gaillard et la main levée à son profit d'un fusil à sept coups dont il avait été trouvé nanti. En ce qui concerne les mille fusils qui avaient été saisis, le sieur Gaillard ayant reconnu qu'ils ne lui appartenaient point, il a été décidé que ces fusils demeureraient sous le coup de la saisie dont ils ont été l'objet dans le lieu où ils sont déposés actuellement, pour être ultérieurement requis et statué ce qu'il appartiendrait. Si ces fusils ne sont réclamés par personne, dans les six mois de la saisie, je me concerterai avec MM. les directeurs de l'enregistrement et des douanes pour les faire rendre et exporter au profit du gouvernement" . Le procureur du roi.

La Nouvelle Marie

1834 est une année faste pour les trafiquants de tous bords. L'activité maritime est intense et nombre de propriétaires de bateaux se voient faire des propositions: le capitaine Desparme, de la Nouvelle-Marie, refuse, mais le danger est dans l'air:

"J'ai l'honneur de vous annoncer que suivant l'avis que je viens de recevoir, le capitaine Desparmes commandant le lougre français la Nouvelle-Marie de Bayonne allant à Saint-Sébastien aurait dit avant son départ de Pauillac dans la journée du 11 du courant qu'un correspondant de Bordeaux lui avait proposé pour le compte d'une maison de Bayonne un chargement de fusils destinés aux insurgés d'Espagne et qu'il avait formellement repoussé cette proposition. Quelque vague que paraisse cette assertion comme elle viendrait à l'appui des craintes que l'on a conçues d'une exportation d'armes par Bordeaux, j'ai cru devoir m'empresser de la porter à votre connaissance" .

Trafic d'uniformes

"Je suis averti que le vicomte de Canellas, agent direct de Don Carlos à Paris, entretient une active correspondance avec Bayonne. Les lettres lui sont adressées sous le nom de M. et Mme. Klindworth, rue Godot-de-Mauroi n° 2. Mais elles sont envoyées d'abord à Bordeaux, soit à M. Estiban (Peut-être le tailleur Estibeau), négociant fossés de l'Intendance n° 62, soit à M. Ie Docteur Bancal, qui se chargent, dit on, de les mettre à la poste dans cette ville. Je crois utile de vous communiquer ces renseignements qui peuvent faciliter votre surveillance" .

Au mois d'octobre 1834, il est signalé au préfet qu'un marché suspect d'unifones est en train de se faire entre Paris et Bordeaux:
"Des renseignements qui me sont transmis par le préfet de police annoncent que le duc de Brunswick a passé un marché avec la maison Vollette et Cie de Bordeaux pour les uniformes que le tailleur Estibeau a confectionnés et dont le prince a été condamné par les tribunaux à prendre livraison. La maison Vollette et Cie s'est mise en lieu et place du duc de Brunswick et a chargé dit-on le sieur Ulhendolf marchand tailleur à Paris, de recevoir les uniformes, de les payer et de les lui envoyer à Bordeaux. Je crois devoir appeler toute votre attention sur cette nouvelle opération. Sous quels rapports la maison Vollette et Cie est elle connue à Bordeaux? Quel usage prétend-elle faire des uniformes qu'elle vient d'acquérir? Prenez à cet égard d'exactes informations et communiquez-m'en le résultat. Il paraît que les uniformes confectionnés par le tailleur Estibeau ont été envoyés à Paris. Je charge le préfet de police de vérifier soigneusement cette circonstance. J'ai lieu de croire cependant que la plus grande partie de ces effets est restée en dépôt à Bordeaux. Il vous sera facile de vous en assurer. Je désire savoir à quoi m'en tenir à cet égard" .

Il semble y avoir en 1834 deux affaires: les uniformes de Paris, et ceux fabriqués à Bordeaux mais tous sont destinés aux troupes de Don Carlos:
"[...] Ces uniformes ont été confectionnés à grand frais pour une entreprise aujourd'hui avortée [...]. Ils se trouvent dans la maison de campagne de M. Viollet à Pessac, chargé de pouvoir du duc de Brunswick [...]. Peut-être le duc essayera-t-il de les faire passer en Espagne dans l'espoir d'en retirer une partie des sommes considérables qu'ils lui coûtent" .

Le 13 juillet 1834, l'article suivant, paru dans l'Indicateur de Bordeaux préoccupe le ministre:

"Ici on fabrique sous nos yeux des équipements de guerre pour le parti de Don Carlos; dans les environs de Bayonne et dans cette ville même, on a établi des magasins d'armes à la solde du prétendant, des secours d'armes et de munitions passent assez librement la frontière pour les hommes qui ne veulent pas de la reine. [...] Nous pouvons assurer que tous les armements qui doivent entretenir en Espagne le feu de la guerre civile ne parviendront que des villes frontières de France" .

Et voici les consignes du ministre:

"L'Indicateur de Bordeaux du 13 de ce mois annonce que l'on fabrique dans cette ville de l'équipement militaire pour les carlistes espagnols et qu'il existe même des magasins d'armes à la solde de Don Carlos. Empressez-vous je vous prie de vérifier ces renseignements. Sachez de quelle nature sont ces équipements de guerre, quelle en est la quantité, par quelles personnes les commandes sont faites, quels sont les individus qui se chargent de les remplir, enfin a quelle destination ces effets doivent être transportés. Au départ de chaque convoi, vous aurez soin d'avertir en temps utile M. le préfet des Basses-Pyrénées et M. le sous-préfet de Bayonne afin que toutes les mesures de surveillance soient exactement prises et que l'administration des douanes puisse être informée par eux".

"Quant aux armes, il convient de s'assurer si elles sont de la classe de celles dont la loi du 24 mai dernier interdit la possession aux particuliers. Vous vous concerteriez dans ce cas avec M. le Procureur du Roi pour en opérer la saisie et poursuivre les détenteurs. J'attache beaucoup de prix à ce que ces recherches soient faites avec tout le soin convenable et à recevoir aussitôt que possible des renseignements positifs sur le plus ou moins d'exactitude des faits avancés par l'Indicateur" . A. Thiers

"[...] Je crois devoir vous prévenir que de nouvelles tentatives sont faites auprès des personnes attachées au duc de Brunswick pour obtenir la cession des effets d'habillement et d'équipement qu'il avait réunis près de Bordeaux. Quoique l'argent manque aux intermédiaires de cette négociation qui se fait à Paris, il n'est pas moins essentiel de surveiller attentivement leurs relations et leurs démarches". A.Thiers .

Réponse à une demande de renseignements:
"Le nom d'Estiban n'est pas connu, quant au tailleur Estibeau il ne paraît pas que sa correspondance avec Bayonne soit active. Par un hasard fort extraordinaire, en même temps que votre lettre arrivait à la préfecture de la Gironde, M. le directeur Bancal faisait part à M. le général commandant la division militaire que sans aucun avis préalable des lettres timbrées de Bayonne venaient de lui parvenir. Sous l'enveloppe qui portait son adresse, s'en trouvait une autre portant l'adresse de Mme Groizard rue Godot-de-Mauroi n° 41 et sous celle-ci une troisième avec le nom du véritable destinataire, le vicomte de Canellas. Quelques jours après, un nouveau paquet venu par la même voie avec les mêmes particularités fut encore communiqué par lui à M. le général Janin. Il contenait des lettres pour M. de Canellas, pour M. le Baron Capelle et pour un anglais nommé Jacques Bourjot. Le général Janin après avoir pris connaissance suffisante de ces lettres a transmis les principaux détails à M. le ministre de la guerre et à M. le général Harispe. Vous trouverez sous ce pli ces lettres qui sont fort insignifiantes. Le général Janin ne connaissait pas le docteur Bancal. Il fut mis en rapport avec lui par le principal rédacteur de "L'Indicateur", journal à peu près de la couleur de constitutionnel. Leur conférence eût lieu le 21 septembre. C'était la veille que le premier paquet était parvenu au docteur. Les timbres de départ et d'arrivée en font foi. Maintenant, comment des étrangers ont ils imaginé de se servir du nom du docteur Bancal sans être assurés de sa connivence avec eux ou du moins de sa discrétion? Comment, sous quelles indications l'ont-ils choisi sans le connaître pour intermédiaire? Et d'autre part, pourquoi M. Bancal, s'il eût accepté cette mission, s'il avait quelque relation avec les carlistes espagnols, pourquoi dis-je, se serait-il empressé de venir porter au général la dépêche dont il se trouvait nanti? Il y a là-dedans quelque chose de difficile à expliquer. Le docteur Bancal passe pour un homme tranquille et favorable au gouvernement de juillet. Cette circonstance rend plus extraordinaire le choix qu'on a fait de lui. A tout hasard, malgré son apparente franchise, malgré les motifs qui semblent écarter de lui tout soupçon, on exercera sur lui une surveillance active" .
Albert Charles , qui a étudié la presse de cette époque, cite la Guienne du 6 août 1838: "Finalement, lorsqu'on en fit la saisie [des uniformes d'Estibeau] 4 ans plus tard, les vêtements n'étaient plus que des loques dévorées par les mites".

"Il serait fort important de se procurer copie des autres lettres adressées au docteur Bancal qui probablement les reçoit par erreur de la poste. Toute cette affaire m'est parfaitement connue et concerne nos agents. Le premier, Goldstuker, a manqué sa mission et doit être aujourd'hui à Paris. Le second est encore en Navarre et je lui ferai venir la copie que vous avez bien voulu m'adresser afin de lui servir de gouverne, au reste, il s'est tiré d'un plus mauvais pas. Si j'avais la lettre originale, je pourrais peut-être arriver à reconnaître par l'écriture quelle en est la véritable source mais il est probable que le nom est supposé" .

A la fin de l'année suivante, une autre livraison de drap officiellement destinée aux troupes de la reine, semble devoir être détournée au profit de Don Carlos. C'est la maison "Papy et Perey" de Bordeaux qui supervise l'affaire: achat de tissus dans l'Hérault, confection des uniformes à Toulouse, expédition par Bordeaux. C'est l'un des complices, également bordelais, qui livrera le réseau à la police.

"Je m'empresse de satisfaire à vos désirs par rapport aux 400 ou 500 pièces de draps que MM. Papy et Perey ont déclaré avoir expédié pour l'habillement des 100.000 hommes dont mon gouvernement fait actuellement la levée. Je n'ai aucune connaissance de cette affaire et je puis persuadé que ces draps ne peuvent pas être destinés comme on le prétend pour le gouvernement espagnol. Je me fonde sur les motifs suivants:
1°) Parce que des draps étrangers sont prohibés à l'entrée en Espagne s'ils ne valent pas au moins 90 réaux la vare au pied de fabrique soit 31.50c l'aune.
2°) Parce que ces derniers doivent être accompagnés d'un certificat du Consul qui doit désigner les marques, la valeur, l'aunage, le nom de l'expéditeur et celui du consignataire, le lieu de départ et celui de la destination .
3°) Parce que si le gouvernement avait accordé une exception, il aurait circulé les ordres nécessaires aux Consuls en leur indiquant la douane d'entrée et il aurait donné les instructions au directeur de cette dernière.
4°) enfin, parce que le gouvernement a déjà adjugé les 100.000
uniformes et si les adjudicataires avaient besoin de se fournir en France, ils auraient obtenu l'expédition des ordres nécessaires qu'ils auraient transmis à leurs correspondants. Par ces motifs et la faction existante de l'autre côté des "Pirénnés", je ne puis douter en conscience que cette marchandise ne soit dirigée aux factieux. Les expéditeurs doivent avoir déclaré le bureau des douanes françaises pour la sortie, ils doivent s'y diriger directement et si le territoire espagnol de l'autre côté n'est pas occupé par l'autorité de la Reine je ne doute pas alors que le gouvernement français en sa qualité d'ami et d'allié n'empêche que cette marchandise passe puisque la fraude sera certaine. Votre avis duquel je vous remercie me donne l'espoir que vous ferez prendre toutes les mesures nécessaires pour empêcher que ce recours important parvienne à nos ennemis communs" .
"Un sieur Baudron demeurant rue Fondaudège 54, mandataire de MM. Dutroyat et Corta de Bayonne a également acheté dans les mêmes fabriques de l'Hérault [que celles qui fabriquent des uniformes pour les troupes de la reine] une quantité de drap pour faire confectionner 10.000 uniformes destinés aux troupes du prétendant. Ces draps doivent s'arrêter à Toulouse où on se propose de faire confectionner les habillements pour les expédier ensuite soit à Bayonne, ou quelque autre point de la frontière. La police de Toulouse et de Bayonne vont veiller attentivement sur cet objet et à Bordeaux même une surveillance serrée doit se continuer; car malgré qu'il n'y ait pas de présomption bien fondée que des expéditions de cette nature soient préparées dans cette ville, il se pourrait que, profitant de la circonstance qui semble rassurer l'autorité sur la destination des habillements confectionnés par les soins de la maison Vasquez et Cie, quelques autres maisons de Bordeaux, les De la Torre, et partisans bien connus de Don Carlos ne tentassent de faire pour lui quelques approvisionnements de ce genre" .
"Suivant un rapport de M. votre collègue de la Haute-Garonne, les expéditions de draps sur lesquelles j'avais appelé votre attention et qui avaient lieu par l'intermédiaire de la maison Papy et Perey de Bordeaux serait réellement destinés aux troupes de la Reine. Votre collègue ajoute qu'un sieur Massious, également de Bordeaux lui est signalé comme s'étant chargé de l'achat et de l'envoi de ces objets d'équipement. [Note ajoutée sur le manuscrit entre deux lignes et d'une autre écriture: "Pour l'armée de Don Carlos"]. Je désirerais obtenir des renseignements précis sur les antécédents politiques et la moralité de M. Massious" .

"Je viens de recevoir d'un M. Monnessin qui est un des agents les plus actifs, les plus dévoués du parti carliste et que la position nécessiteuse pousse à cette révélation, l'avis qu'il a pris hier à la mairie de Bordeaux un passeport sous le n° 230 pour Sare, bourg des Basses-Pyrénées à 6 lieues de Bayonne sur la frontière d'Espagne. (Ce fait a été vérifié et reconnu.) Ce passeport fait pour lui, ne doit pas lui servir mais bien à un individu dont le signalement se rapproche au sien et qui, voyageant sous le nom de Monnessin, est chargé d'introduire en Espagne un convoi considérable d'effets d'équipement que sa déclaration porte à 22.000 et qui est destiné aux troupes du prétendant. Monnessin pense qu'il importe de faire suivre cet individu qui est parti ce matin parce que les personnes qui l'ont mis dans la confidence de cette expédition lui ont dit qu'une fois arrivé à Sare, le convoi n'aurait plus rien à risquer; et la conséquence de cette assertion me paraît être que les autorités du lieu seraient peut-être disposées et préparées à favoriser cette introduction" . [Le convoi doit se rendre à Sarde dans les Landes et non à Sare, Basses-Pyrénées].

"J'ai l'honneur de vous informer que ce matin est sorti du magasin du sieur Basic commissaire de roulage de cette ville huit balles de draperie provenant des fabriques de l'Hérault et qui d'après des renseignements officiels parvenus de ce département sont destinées pour l'équipement des troupes de Don Carlos. Ces balles ont été expédiées à l'ordre des sieurs Papy et Perey. Elles portent les marques suivantes:
P.A. N° 17, 18, 19: Trois balles draperie pesant 366 k.
V.F. N° 359, 360: Deux balles pesant 215 k.
BNB 97, 98, 99: Trois balles pesant 280 k.
Je dois avoir l'honneur de vous faire observer que les balles signalées sont sous double emballage et que celui de dessous porte des marques et des numéros particuliers, ce qui peut avoir pour but d'en faire perdre la trace. Je suis fondé à croire que la métamorphose ne s'est point opérée à Toulouse et que la marchandise est partie sous les marques consignées plus haut" . L'année suivante, en septembre 1836, une autre affaire est signalée et malgré les appels à la méfiance réitérés de Santiago de Aldama, consul d'Espagne, les détournements d'uniformes confectionnés à Bordeaux ou à Orléans continuent. Cette fois, c'est un Espagnol, Manuel Izquieta qui se charge des expéditions:

"J'ai l'honneur de communiquer à votre excellence le renseignement suivant qui vient de me parvenir: "La correspondance de Manuel Izquieta avec les agents de Don Carlos continue avec la plus grande activité, de même que les envois d'armes. Il parait, d'après ce que disent ses amis de Paris qu'il compte sur un prochain succès. A Orléans on confectionne dans le cloître Saint-Aignan une certaine quantité d'habillements qui seront expédiés à Bordeaux à son adresse et il doit les faire passer en Espagne par une voie inconnue. [...]" .
"J'ai reçu la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire hier et dans laquelle après m'avoir signalé le fait de la confection à Bordeaux de nombreux effets militaires destinés, dit-on, aux troupes espagnoles. Vous me prévenez qu'il n'est pas à votre connaissance que ces objets fussent commandés par votre gouvernement et vous me priez de prendre des mesures pour qu'ils ne puissent pas être envoyés à Don Carlos. Je m'empresse de vous répondre que par mes ordres la police exerce depuis plusieurs jours une surveillance très sévère sur les ateliers où on s'occupe de la fabrication de ces effets militaires et que des précautions sont prises pour empêcher qu'aucune expédition n'ait lieu à l'insu de l'autorité. En vous remerciant de la communication que vous m'avez faite je vous prie de bien vouloir me faire part des renseignements ultérieurs qui pourraient vous parvenir à cet égard" .

Le préfet centralise les informations:

"J'ai l'honneur de vous informer qu'un second envoi faisant partie de la commande faite à MM. Papy et Perry marchands drapiers de cette ville d'effets d'habillement destinés au gouvernement de Marie Christine, a été dirigé sur Bayonne par l'entremise de MM. Biquet Guesnon et Cie, commerce de roulage, 16 allées d'orléans, Maison Dotézac. Cet envoi consiste en six ballots marqués P.P. et portant les numéros 13 à 18 plus un autre ballot marqué J.M. n° 612 chargés sur une charrette de roulage partie hier soir" .

Le consul d'Espagne fait état de ses préoccupations au préfet:
"Selon "l'Indicateur" d'aujourd'hui, il semble qu'on s'occupe dans cette ville de la confection d'une quantité d'effets militaires destinés aux troupes espagnoles mais avec l'incertitude de ce qu'ils soient pour les troupes nationales ou pour celles du prince rebelle. N'ayant pas des nouvelles de que ce soit par compte et par ordre de mon gouvernement, je soupçonne que si cela était vrai, les dits effets seraient destinés à la faction; par cette raison et dans l'accomplissement de mon devoir, je m'adresse à vous à fin que vous vouliez bien faire prendre par la voie de la police les renseignements suffisants à empêcher l'envoi des susdits effets au prétendant en observance des traités et des intentions manifestées par votre gouvernement" . Santiago de Aldama.

Trafic de chevaux

C'est pendant l'hiver 1834 que les envois de chevaux ont lieu. Officiellement destinés aux troupes de la reine, ils seront détournés au profit des armées de Don Carlos. Ces animaux sont achetés dans les Charentes, à Barbezieux, transitent par Bordeaux et sont acheminés par Bayonne jusqu'à la frontière espagnole avec la complicité du propre maire de Bayonne, ami du général espagnol carliste Mina. Voici le déroulement de cette affaire:

"Je suis informé qu'une trentaine de chevaux sont sortis des écuries du sieur Chaillot à Barbezieux pour le compte des sieurs Royer et Benasset le 30 novembre dernier et ont été dirigés sur la frontière d'Espagne. Je m'efforce de savoir s'ils sont expédiés pour le compte de la Reine d'Espagne ou de Don Carlos. Mais il importerait dans tous les cas que vous fissiez surveiller leur arrivée ou suivre leurs traces pour qu'on pût les faire arrêter s'il y avait lieu avant qu'ils aient atteint la frontière. J'attends de nouveaux renseignements que je m'empresserai de vous communiquer" . Le préfet des Charentes: Jaurreguy.

"Les achats de chevaux dont je vous ai entretenu se poursuivent. 60 environ ont été déjà mis en route vers l'Espagne. C'est le jeune Larralde de Bayonne ayant son père dans cette ville et qui dit avoir été muni des lettres de change dont il est porteur par le maire de Bayonne qui dirige tous ces achats. Veuillez demander par télégraphe à notre collègue des Basses-Pyrénées en ce moment à Bayonne si je dois ajouter foi à ces déclarations et me faire connaître sa réponse dans les plus brefs délais si elle était surtout contraire à la déclaration de ce jeune homme" . Jaurreguy.

"Il résulte des renseignements que je me suis procurés qu'ainsi que je l'avais pressenti d'abord, les chevaux achetés en Charente sont destinés à l'armée du général Mina. Ils sont attendus à Dax et recevront là toutes les autorisations pour leur libre entrée en Espagne sur des points occupés par les troupes de la Reine.

P.S. Notre collègue de la Charente m'écrivant une seconde lettre à la date du 6 qui me parvient à l'instant et dans laquelle il me fait connaître un interrogatoire subi par les acheteurs des chevaux, voici ce que j'ajoute en P. Scriptum aux détails ci-dessus que je lui envoie aussi: les déclarations des nommés Bennantet et Larralde sont confirmées par M. le maire de Bayonne, l'ami et l'agent du général Mina. Tout se passe d'ailleurs au su du général Harispe" . [Ce général Harispe est au service de la France].

Comme l'indique Edouard Guillon: "Il y eut deux Mina: le neveu et l'oncle. Le neveu, Javier Mina, a d'abord porté la soutane lorsque la cause de l'indépendance le transforma en guerillero. Il s'était signalé par d'audacieux coups de main lorsqu'il fut pris le ler avril 1810 par le général Harispe. Au lieu de le fusiller comme il en avait reçu l'ordre, Harispe l'envoya au fort de Vincennes où il resta jusqu'en 1814. Il lui était réservé d'être fusillé plus tard par les Espagnols au Mexique en 1817. Son oncle prit sa succession et déploya dans cette guerre des talents inattendus. C'était un simple paysan qui n'aimait pas les nobles et qui n'en voulut jamais dans ses rangs. Depuis 1810 et jusqu'en 1814 il se maintint dans la Navarre et réunit jusqu'à 15.000 hommes qu'il payait régulièrement avec des ressources qu'il avait organisées lui même. Ses principaux lieutenants furent Gregorio Cruchaga, Lucas Gurriz et d'autres, vaillants et hardis comme lui" .
"En 1830 Mina, qui s'était retiré à Cambo fut obligé de quitter la zone frontière; peu après, il partit de Bordeaux sous un faux nom pour aller offrir ses services à Don Pedro" .

Trafic d'armes 1834

Etant donnée l'importante quantité d'armes que vendit la France au gouvernement de la reine et l'intense activité du port de Bordeaux, il était inévitable que certaines livraisons fussent détournées vers les troupes carlistes avec des complicités françaises. Les armuriers bordelais, notamment Ducasse, de la rue Saint-Rémi furent particulièrement actifs en cet hiver 1834:

"[...] J'ai pris tous les renseignements nécessaires relativement à M. Auguste Tardan: Il n'est qu'en apparence négociant à Saint-Sébastien; C'est tout simplement un commis de M. Iriart courtier de commerce à Bayonne. Cette maison et le commis lui-même sont connus pour leurs opinions légitimistes exaltées" .

"Dans une de mes dernières lettres, je vous ai signalé le sieur Auguste Tardan de Saint-Sébastien comme mêlé à une intrigue d'achats d'armes à Bordeaux pour le compte de Don Carlos. Ayant pris de plus amples renseignements, j'ai acquis la conviction que M. Tardan n'avait fait qu'endosser des lettres de change qui ont servi en réalité à payer les armes mais dont il a très bien pu ignorer l'emploi. Je vous prie d'en donner avis aux autorités de Saint-Sébastien afin que cet homme ne soit pas l'objet de poursuites non méritées[...]" .
"On m'informe que M. Fréron et Cie, fabricant d'armes à Paris ont expédié à M. Ducasse arquebusier rue Saint-Rémi à Bordeaux huit caisses de fusils calibre de guerre et que ce dernier les aurait envoyés depuis cinq ou six jours à un agent espagnol chargé de les recevoir pour les introduire en Espagne et les remettre aux insurgés. Je m'empresse de vous donner connaissance de cette circonstance afin de vous mettre à même d'ordonner les mesures qui vous paraîtrons sans doute convenables soit pour faire suiweiller M. Ducasse, soit pour empêcher l'exportation de ces armes et je donne de mon côté au commandant de la gendarmerie des Landes l'ordre de redoubler de surveillance sur les rives de l'Adour et dans les endroits qui lui sont déjà signalés comme servant de passage aux convois destinés aux insurgés espagnols" .

"La note ci-jointe m'a paru de nature à fixer votre attention, quoiqu'elle renferme quelques erreurs, particulièrement en ce qui concerne la topographie de certains lieux. Vous y trouverez cependant d'utiles indications sur les moyens qu'emploie le parti légitimiste pour faire passer des armes en Espagne. L'auteur de cette note prétend avoir été initié aux secrets qu'il dévoile aujourd'hui. Il vous sera facile de vérifier l'exactitude des faits. Ne négligez rien je vous prie pour atteindre ce but et rendez-moi compte du résultat qu'il aura été possible d'obtenir. Voici la note: "Ancien employé du gouvernement sur la côte "d'Arragon" (sans doute la frontière), quelques chefs légitimistes m'ont envoyé là afin de choisir un point d'où on enverrait des secours aux insurgés d'Espagne; l'appât des récompenses m'a séduit; et j'ai agi, et lorsque j'étais sur les lieux près de la tête du Busch au milieu de mes co-opérants, ils ont voulu me soumettre à un serment si atroce que j'ai dû le refuser et je me suis retiré; mais ils ne m'ont pas perdu de vue et ils m'ont fait voler mes papiers parmi lesquels se trouvaient mes notes sur mon travail, les noms des dits personnages, etc. Privé de mes notes, je n'ai que ma mémoire très faible car je suis malade de fatigue, de chagrin, de honte, etc, à la tête du Buch, Bordeaux et environs C'est Ravez ancien Président de la Chambre des Députés qui en est le chef. Il arrivait de Prague lorsque je me trouvais là. Les plus zélés après lui sont un Batavo-français nommé Beyermann, un Anglais; le sieur Soutard, consul général sarde, agent russe; le sieur Jarrige ancien maire; un juge de paix et d'autres dont j'ai oublié les noms. Ceux-ci m'ont permis de recevoir les armes, munitions, etc, dans leurs maisons, parcs et bois situés entre Bordeaux et la côte et de les faire transporter de nuit à bord des bateaux en mer. Mais ce n'est pas de ce point de la côte, trop éloignée, que ces envois peuvent se faire promptement; il en existe d'autres à 3 lieues au nord de Bayonne: ce sont des ports de pêcheurs nommés Carberton [Sans doute Capbreton] et Vieux Boneau [Boucau] d'où en peu d'heures on pourra faire passer en Espagne tout ce qu'on voudra par des chaloupes fort légères. Les agents dont je me rappelle les noms dans le département des Landes sont: le chef, (un noble) Saint Martin, sieur Jourde, un notaire du même nom, sous lesquels agissent les habitants et les pêcheurs de la côte. L'un d'eux, Caberton est un marin en retraite, basque ou biscayen nommé Déponges qui, je crois, occupe une place. Je suis sûr de celui-là qui d'ailleurs a déjà agi, puis un curé espagnol, un sieur Lannes ou Dannel. Ceux qui font passer les fonds sont les frères Guestier anoblis en 1814 pour avoir prêté de l'argent au duc d'Angoulème ainsi que deux receveurs, les sieurs Caron-Latour (Carayon-Latour sans doute) et Savage dans la Lozère" .

"En m'annonçant par la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'adresser hier que 17 caisses d'armes blanches expédiées de Paris le 19 juillet 1833 devaient être réemportées à la nouvelle Orléans par le navire la Paix, capitaine Rousse, vous m'invitez à prendre des informations sur cette expédition afin de savoir si la destination indiquée ci-dessus ne servirait pas à cacher quelque manoeuvre en faveur des partisans de Don Carlos. Voici les renseignements que je me suis procurés. Le navire la Paix, capitaine Roux, appartenant à MM. Pereira frères et jaugeant 231 tonneaux est chargé par divers négociants de Bordeaux pour la destination de la Nouvelle Orléans; c'est la maison Aguirre Vengoa et Urribarren qui a déclaré l'exportation des 17 caisses de sabres venus de Paris et accompagnées d'un acquis à caution portant qu'il avait été présenté à la douane de Paris ainsi que le veulent les instructions, un permis d'exportation du commandant d'artillerie. Le surplus de la cargaison se compose de vivres en barriques et en bouteilles, de vinaigre, d'eau de vie, de prunes, de bouchons de liège, de peinture préparée et de divers articles de modes.
Enfin la maison Aguirre Vengoa et Urribarren dont les relations commerciales sont très étendues fait fréquemment des expéditions de marchandises pour la Nouvelle Orléans mais plus particulièrement encore pour le Mexique. Les divers renseignements qui précèdent viennent en mon absence d'être donnés à M. le commissaire central qui s'était présenté chez moi pour les recueillir" . Le Directeur des Douanes.

"Je suis informé que MM. Fréron et Cie, fabricants d'armes à Paris, ont expédié à M. Ducasse rue Saint-Rémi à Bordeaux huit caisses de fusils calibre de guerre et que ce dernier s'est déjà entendu avec un agent espagnol qui doit les recevoir et les introduire en Espagne. Ces armes sont maintenant sorties ce la maison de ce M. Ducasse et j'ignore pour le moment où elles sont. Je fais faire toutes les recherches possibles pour découvrir le lieu de leur dépôt. Vous jugerez, Monsieur et cher collègue, s'il ne convient pas de prescrire quelques mesures pour s'assurer que M. Ducasse n'a pas le projet de faire encore de semblables envois" .

Le préfet n'est au courant de rien, mais, bien entendu, il veille:

"Suivant la note que vous m'avez fait l'honneur de me remettre, je me suis empressé de faire les recherches nécessaires pour m'assurer de son exactitude et il en résulte que les huit caisses, fusils de calibre de guerre ne sont point arrivées à destination de M. Ducasse arquebusier rue Saint Rémi non plus qu'à toute autre dans la ville de Bordeaux. Les seules arrivées d'armes dans cette ville depuis les derniers jours d'octobre jusqu'à ce moment sont celles ci-après:
-Une caisse d'armes de luxe venant d'Allemagne par Paris pesant 92 kilos pour le sieur Campagne armurier rue Porte-Dijeaux.
-Une caisse mêmes armes pesant 48 kilos pour M. Chaumont armurier à la Bourse et le 4 novembre dernier une caisse également armes de luxe venant de Paris et pesant 65 kilos pour MM. Fréron et Cie rue Saint Rémi. Il est donc permis de croire que les renseignements qui ont été transmis manquent d'exactitude et la surveillance particulière que je fais exercer sur ce genre d'expéditions doit vous rassurer sur aucune entreprise pareille" .

Trafic d'Armes 1835

En avril, on attend une expédition d'armes venues de Liège et destinées à Don Carlos, mais nous n'avons pas pu trouver confirmation dans les documents étudiés du transit de ces armes par Bordeaux. En revanche, en automne la police intercepte un courrier écrit par l'armurier Ducasse qui parle d'une livraison d'armes aux troupes de la reine. Or, ce Ducasse, ne l'oublions pas, est spécialiste des détournements d'armes au profit de Don Carlos. Ici, il s'agit "d'une certaine quantité" de fusils: entre 3000 et 100 000.
"Le sieur Dumaine, signalé comme agent carliste et comme chargé par M. le comte de Rochechouart d'une expédition de 75.000 fusils qu'il devait faire partir de Liège pour Don Carlos est de retour de sa mission depuis peu de jours. Son expédition n'a pas réussi complètement ainsi qu'il l'espérait, il n'a pu envoyer que 6.000 fusils au prince, mais d'ici huit ou dix jours il doit repartir avec M. Victor Ouvrard pour la même destination et dans le même but. Il n'attend plus à cet effet que de nouveaux ordres de M. le banquier Habeu" .

"Son Excellence l'Ambassadeur d'Espagne à Paris me donne avis en date du ler octobre qu'il est arrivé à sa connaissance qu'il se prépare dans les ports de Nantes et de Bordeaux des expéditions de 10.000 fusils pour compte de Don Carlos, lesquels seraient embarqués par moitié dans les dits ports en prenant des expéditions de douane simulées pour le Mexique. Je m'empresse de porter ce fait à votre connaissance afin que vous puissiez prendre les mesures que vous verrez convenables pour découvrir ce qu'il y a à ce sujet" . Santiago de Aldama.

"J'ai pris des renseignements sur les quantités d'armes existant actuellement dans l'entrepôt réel de Bordeaux. Il en résulte qu'il ne s'y trouve que 540 fusils de calibre de guerre, pour la traite. Il n'est donc pas probable qu'avec un aussi faible approvisionnement l'on songe ici à faire des expéditions d'armes pour le compte de Don Carlos" .

"Une dépêche télégraphique du général Harispe en date du 26 annonce que Don Carlos, ayant vendu 400 congés aux hommes de la dernière levée, réserve les fonds qu'il s'est ainsi procurés pour payer 3000 fusils livrables à Elisondo moyennant 150.000 francs par un fournisseur de Bordeaux dont on ignore le nom. Je ne saurais trop vous prier de rechercher avec persévérance quel est l'armurier qui s'est chargé de fournir ces fusils. C'est par la voie de terre que cette expédition doit, dit-on, être faite. Vous n'en étendrez pas moins votre surveillance sur les chargements qui s'opèrent à bord des navires en rade à Bordeaux.
Occupez-vous sans retard je vous prie de cette affaire; elle est d'autant plus importante qu'il s'agit de donner au gouvernement espagnol une preuve de notre vigilance comme aussi du soin que nous apportons à l'exécution des engagements pris par la France dans le Quadruple Traité. [Par ce traité de la Quadruple Alliance, signé en avril 1834 entre le Portugal, la France, le Royaume-Uni et l'Espagne, chacune des parties s'engageait à maintenir la paix en Espagne et à expulser du Portugal les Infants Don Carlos et Don Miguel. Si l'aide de la France était jugée nécessaire, celle ci devrait donc intervenir militairement]. Je désire que vous m'informiez des mesures que vous aurez prescrites et des résultats qu'elles auront produits" .
"Vous trouverez sous ce pli copie d'une lettre écrite par M. Ducasse armurier à Bordeaux à un sieur Marvy marchand d'armes à Tulle. Il s'agit d'une commande de fusils qui serait destinée au gouvernement de la Reine Christine. Recherchez, je vous prie, quelles personnes s'occupent à Bordeaux de l'armement dont parle le sieur Ducasse. Vérifiez avec le plus grand soin pour quel parti travaillent les spéculateurs, assurez vous enfin qu'ils sont dûment autorisés par le département de la guerre.
Peut-être cette opération n'a-t-elle d'autre objet que de procurer au prétendant les 3000 fusils dont le général Harispe faisait mention dans une récente dépêche télégraphique que je vous ai commnuniquée. Ne négligez rien pour obtenir tous les éclaircissements désirables et rendez moi compte de se que vous aurez appris" .

L'armurier Ducasse ne semble d'ailleurs pas être avare de révélations à la police, et de toutes façons le préfet veille:
"J'étais absent de Bordeaux par suite des opérations du conseil de révision quand vos dépêches des 29 et 30 octobre dernier et 3 novembre courant relatives à des expéditions d'armes pour la péninsule sont parvenues à la préfecture et ce n'est qu'à mon retour que j'ai pu m'occuper personnellement des recherches qu'elles prescrivent. D'après les informations que j'ai prises auprès de l'armurier qui s'occupe ordinairement de ces expéditions et qui déjà en septembre 34 m'avait fourni de si utiles renseignements. Il paraîtrait que ce n'était pas seulement de 3.000 mais de 100.000 fusils qu'il s'agissait. Cette expédition à laquelle participaient deux maisons espagnoles de Bordeaux, MM. Iñigo Espeleta et Cie et Vasquez et Cie, l'une et l'autre très dévouées au gouvernement de la Reine, n'était point pour le compte de Don Carlos; c'était au contraire pour le gouvernement espagnol qu'on agissait. Diverses circonstances ont empêché que cette opération se réalisât. Je ne pense pas que l'on s'occupe dans ce moment à Bordeaux d'expéditions d'armes pour Don Carlos: toutefois, les mesures qui avaient été prescrites à la reception de votre lettre du 29 octobre continuent avec le même soin et j'aurais l'honneur si elles produisaient quelques résultats de vous en informer sur le champ" .

Trafic d'Armes 1836

En automne 1836, a lieu un nouveau trafic d'armes doublé de tentative de recrutement pour la guerre du Pérou. Il s'agit du sieur Manuel Ysquieta, déjà rencontré. Le préfet de Paris informe le ministre de l'intérieur que M. Ysquieta se trouve à Bordeaux et s'occupe de recrutement, de trafic d'uniformes et de trafic d'armes avec la complicité du sieur Prigent:

"[...] Le sieur Manuel Izquieta avait été signalé dès le mois de février dernier à mon prédécesseur par la même personne comme devant venir à Paris non comme agent de Don Carlos mais en qualité d'agent du gouvernement du Pérou pour faire un achat d'armes dont on s'occupait, disait-on, en son nom. On ajoutait qu'il se proposait d'embaucher en France le plus grand nombre possible de mécontents et de les engager à l'accompagner au Pérou pour y suivre la fortune du français Salaberry [...]. Un rapport qui me parvint le 19 mai dernier contient sur le sieur Ysquieta les informations qui suivent: "Cet étranger vint à Paris il y a cinq semaines environ, mais n'y passa qu'un jour et partit de suite pour Bordeaux. On assure qu'ayant découvert dans cette ville un dépôt de 40.000 fusils anglais provenant d'une opération commerciale manquée, il veut en faire l'acquisition pour les expédier à Lima en remplissant les formalités prescrites par les lois et règlements" .

Le préfet, dans ce même manuscrit, donne copie au ministre d'une lettre de M. Prigent qui aurait, d'après des indicateurs de la police, fait partie du réseau. Se sachant surveillé, il tente de rassurer le préfet par une lettre qui date du 27 avril 1836: Ysquieta est simplement allé en Espagne pour voir sa famille:
"Copie d'une lettre adressée à monsieur le préfet de police de Paris par le sieur Prigent, boulevard Bezon n° 23, banière du Moule:

"Ayant appris que votre attention avait été appelée sur une commande d'armes assez importante faite par M. Izquieta négociant recommandable de Lima, en ce moment à Bordeaux, permettez moi de vous donner sur cette opération commerciale quelques explications. M. Izquieta parti du Pérou avec les pouvoirs du gouvernement péruvien qui l'accréditaient auprès du gouvernement constitutionnel d'Espagne pour traiter de la reconnaissance du Pérou, ayant appris à son arrivée en Angleterre que ses pouvoirs avaient été révoqués, a songé à utiliser son voyage en expédiant des armes à ses compatriotes, spéculation qui doit, vu l'état de la révolution en Amérique du Sud donner d'heureux résultats ou plutôt de grands bénéfices. M. Izquieta ayant été retenu à Cadix pour des affaires de famille plus longtemps qu'il ne le pensait a prié un de ses amis, M. Rivat, de lui procurer 4000 fusils et 2000 sabres de cavalerie légère. M. Rivat n'ayant jamais fait le commerce des armes a chargé de cette commission deux ou trois courtiers et ce sont les démarches nombreuses faites par ces derniers qui sans aucun doute ont éveillé l'attention du ministère de l'intérieur et la votre sur cette opération de commerce. M. Izquieta n'ayant pu séjourner à Paris lors de son passage dans cette ville pour se rendre à Bordeaux n'a pu avoir l'honneur d'aller de vive voix vous donner les explications, ce qu'il s'empressera de faire dès son retour à Paris. M. Izquieta ayant donné l'ordre à M. Rivat de cesser et de faire cesser toutes démarches pour trouver les armes dont il a besoin, m'a seul chargé de cette commission mais avant de la remplir, j'ai cru devoir vous donner quelques explications. Jamais M. Izquieta n'a eu l'intention de'expédier des armes en Espagne et vous n'en pourrez douter quand vous saurez que la partie que j'espère lui faire prendre se trouve dans un des arsenaux de Sa Majesté. Je me conformerai pour cette expédition aux règlements existants et vous donne ma parole qu'elle sera faite par la voie de la mer".

Quant au commerce de M. Ysquieta, il est international et florissant et se poursuivra jusqu'en 1837 :
"[...], Il y a un Espagnol nommé Manuel Ysquieta demeurant à Bordeaux qui s'occuperait de faire confectionner des uniformes et d'acheter des armes pour le compte de Don Carlos,[...]" .

"On confectionne à Bordeaux des effets militaires pour l'Espagne (Troupes Légitimistes). Il faut s'assurer que ces effets ne soient pas détournés au bénéfice des troupes de Don Carlos" .

"Le sieur Izquieta a fait au mois de décembre au Havre l'achat de plusieurs barriques d'huile de baleine qui lui étaient demandées par Don Carlos. Ces marchandises ont été expédiées à sa maison de Bayonne où il tient son entrepôt tels que draps, chaussures, fournitures, etc. Il fait passer les armes par contrebande et, à l'en croire, le gouvernement français fermerait les yeux sur ses expéditions. Il s'était engagé par son adjudication à faire une livraison d'équipement dans le courant de février et mars. Quoiqu'en rapport avec Don Carlos, le sieur Izquieta n'est point son partisan car il est libéral même exalté mais négociant très répandu dans le commerce des deux mondes. Il a trouvé une grande affaire à traiter et il s'en est emparé. Il disait à quelqu'un qu'il voudrait voir Don Carlos frire dans les huiles qu'il lui a envoyées. Après avoir passé une partie de l'hiver à Paris, le sieur Izquieta est parti le 22 mars pour Londres par calais par les messageries royales de la rue Notre-Dame-des-Victoires. Ce négociant qui traite toutes ses affaires par correspondance paraît avoir fait faire de cette manière plusieurs expéditions pour Bordeaux de draps, cuirs, rubans et toiles; mais comme il n'a pu se procurer des armes à Paris, il va en acheter en Angleterre" .

"Le 5 octobre 36, j'ai appelé votre attention sur des expéditions d'uniformes et d'armes qu'on disait être faites pour le compte de Don Carlos par un sieur Manuel Izquieta natif de Cadix qui a des maisons de commerce sur diverses places et notamment à Bordeaux et à Bayonne. Ce négociant a fait depuis quelques temps plusieurs voyages à Paris et au Havre dans l'intérêt de ses spéculations. On assure comme positif qu'il est chargé des fournitures générales de l'armée carliste et qu'il a souscrit à cet effet un marché de six millions. Je vous adresse ci-joint la copie d'un rapport qui vient de m'être communiqué à son sujet par le préfet de police. Je vous prie de prescrire les recherches nécessaires pour vous assurer du plus ou du moins d'exactitude des renseignements transmis sur le compte du sieur Izquieta qui doit être actuellement en Angleterre" .

Trafic d' Armes 1837

En été 1837, un landais doit envoyer des armes vers Vinaróz. Peut-être viendront-elles de Bordeaux, où pour le moment on découvre un trafic entre Toulouse et l'Andorre mais rien ne permet d'affirmer que d'autres convois ne transiteront pas par Bordeaux.

"Je suis informé par votre diplomatique qu'un sieur Candide Mounet demeurant à Saint-Esprit, (Landes) [Saint-Esprit a été canton des Landes jusqu'en 1857], est chargé d'envoyer en Espagne des armes pour le compte de Don Carlos. Ses agents, à ce qu'on assure, ont contracté un achat de 10.000 fusils et 10.000 ceintures-gibernes qui doivent être embarqués en partie pour la côte de Vinaróz dans le Royaume de Valence. D'un autre côté, on dit encore que des armes à feu et des canons de montagne en bronze ont été commandés à Toulouse pour la vallée d'Andorre; qu'un sieur Budelaire Raymond, demeurant à Saint-Cyprien de Toulouse, a été chargé de ces commissions par un sieur Agustín Lamarge qui se trouve en Espagne et avec lequel il correspond par l'entremise du sieur Jean Oliva marchand à Toulouse place du Pont Neuf n° 6. Sans avoir de certitude positive sur l'exactitude de ces renseignements il n'en est pas moins essentiel d'exercer la surveillance la plus active pour empêcher les transports d'armes et de munitions qui pourraient être tentées par la frontière du littoral des Pyrénées. Je vous prie de faire en ce qui vous concerne les dispositions nécessaires" .

où l'on reparle du capitaine Gorce

En hiver 1838, le capitaine Gorce, acquitté 4 ans plus tôt pour son trafic d'armes, récidive: il s'occupe maintenant de salpêtre et de soufre, toujours au profit de Don Carlos.

"On m'annonce qu'un chargement de 350 sacs de salpêtre d'un poids total de 35.000 kilos a été expédié il y a peu de temps de Bordeaux pour le port de Berniez par le chasse-marée français l'Ernestine, capitaine Gors et que tout récemment encore il a été chargé dans la même ville 500 quintaux de soufre et de salpêtre à destination des côtes d'Espagne. Vraisemblablement pour le même port. Ces commissions de guerre étaient, dit-on, destinées aux partisans de Don Carlos. Je vous prie de bien vouloir vérifier l'exactitude de ces renseignements et prescrire en même temps les mesures de précaution les plus convenables pour que de semblables expéditions ne puissent se renouveler au grand détriment de la cause de la Reine" .

"Conformément à votre lettre du 29 septembre dernier j'ai pris toutes les mesures nécessaires pour m'assurer de l'exactitude des renseignements dont on vous a informé relativement à divers chargements de soufre et de salpêtre effectués sur le chasse-marée français l'Ernestine capitaine Gors pour les côtes d'Espagne. Le seul chargement qui a eu lieu le ler août consiste en 8.000 kilos de soufre en canon destinés pour Gibraltar. J'ai l'honneur de vous informer que le capitaine Gors ne fait que ces sortes d'expéditions; Ce fut à bord d'un navire qu'il commandait qu'en 1834 je saisis 1000 fusils destinés pour Don Carlos. Je dois également vous faire remarquer, M. le préfet, que toutes les fois que ce capitaine a des chargements pour le compte de Don Carlos, ils sont toujours à la destination de Gibraltar; il serait bon, je pense, d'en instruire M. le ministre qui signalerait le capitaine Gors sur la côte" .

CONCLUSION.

Nous avons donc pu constater que tout au long de cette guerre les carlistes espagnols et notamment leur chef, le prétendant Don Carlos, ont bénéficié à Bordeaux de soutiens solides et durables de la part de leurs homologues carlistes français. Bordeaux était la plaque tournante de tous ces trafics d'armement détourné, de chevaux charentais, d'argent frais venu de Londres ou de Paris. Certaines de ces opérations commerciales ont bien sûr échoué, comme la première affaire d'uniformes, ou quelques saisies d'armes mais au milieu de l'intense activité du port de Bordeaux comment ne pas penser que la plupart d'entre elles aient réussi. Plaque tournante aussi pour tout ce qui concernait le recrutement et embauchage d'hommes pour les troupes carlistes. Bordeaux terre d'asile de tous les exilés carlistes.ou des contacts en transit puisque certains châteaux célèbres de la Gironde ont accueilli les hauts dignitaires de l'armée rebelle, alors que les nombreux carlistes plus humbles trouvaient leurs contacts directement à Bordeaux par le biais des sociétés secrètes qui avaient leur siège dans certains hôtels, ou auprès de ces gens qui participaient au commerce du port et pour qui une affaire de profit n'est jamais à négliger; nous avons suivi par exemple les péripéties du Frédéric et de son capitaine Gorce en complicité avec l'armurier bordelais Ducasse. Nous ne devons pas oublier que certains personnages importants du clergé espagnol ont joué un rôle déterminant dans les contacts entre les carlistes et Bordeaux.

Les prisonniers espagnols
Surveillance policière
Le clergé
Les guerres carlistes
Les trafics carlistes
Le suivi des émigrés
Détail des espagnols rencontrés dans les registres d'Etat Civil



Norbert Rouzil
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